SUJETS HORS CHAMP

[07/01/2024]

LE ROGER ET LA CINDY – RÉFLEXION SUR LE PRÉNOM PRÉCÉDÉ DE LE OU LA

Etant tombé voici peu sur une discussion portant sur l’usage de l’article défini précédant le prénom, j’apporte ici un éclairage tiré de ma propre expérience.

Le titre de cet article doit d’ores et déjà en consterner plus d’un par la lourdeur qui se dégage d’un parler sans doute rural, tel que volontiers fantasmé de l’intérieur des grandes couronnes urbaines.

J’ai grandi dans un village de Lorraine. Je coupe court d’emblée aux clichés d’une ruralité encrottée, tels que j’ai pu en lire. Le village n’était pas une suite interminable de fermes, abritant au plus 20 personnes chaussées principalement de bottes en caoutchouc montant jusqu’au menton, ne se déplaçant qu’en tracteur et bredouillant un patois miséreux. La campagne ce n’est pas cela. Le village offrait d’ailleurs différentes activités industrielles et tertiaires, et était proche du chef-lieu de département.

L’article précédent le prénom était la règle pour beaucoup en particulier les plus anciens. Voilà comment cela se passait :

Ma tante se prénommait Colette. Sa fille, ma cousine, s’appelait Corinne. On disait « Tu as des nouvelles de la Colette ? », « La Corinne vient d’entrer au CP. As-tu des nouvelles du Denis ? J’ai parlé avec la Colette du Louis avant-hier … ».

La personne n’était jamais interpellée avec son article. On ne disait jamais « la Colette reprends-tu une part de tarte ? », mais « Colette, reprends-tu » … L’article n’était pas prononcé à l’insu de la personne, comme on le ferait avec un surnom désavantageux. On pouvait dire par exemple : « Dominique tu devrais avoir un appel du Fabrice, je lui ai dit « tu n’as qu’à appeler le Dominique ».

L’article n’était pas prononcé de façon lourde et traînante (comme on y assiste dans le film « la soupe aux choux », caricature laide et ignorante du monde de la campagne). L’article était affectif, il semblait signifier notre Colette à nous. Si on avait juste dit « Colette », la réaction aurait été: « quelle Colette ?». Remplacer « La Colette » par « Colette » aurait donné l’impression d’une prise de distance froide et incompréhensible.

Dire « la Corinne » renforçait le côté mignon et membre de la famille du petit enfant. Je n’ai jamais utilisé l’article avec mes propres enfants, je n’habite plus en Meuse depuis l’âge de 16 ans, mais ma mère leur en attribuait un systématiquement.

Pour illustrer la cohérence d’une telle pratique, je propose un comparatif avec le nom des villes. Dirait-on je vais à la Marseille, je passe par le Lyon avant de visiter la Bordeaux ? Cela semblerait terriblement lourd. Pourtant qui ressent cette lourdeur en entendant « j’arrive du Tréport, je me rends au Touquet et pars assister aux 24 H du Mans ». Ou bien « j’habite Le Havre, je vis au Havre mais je ne suis pas du Havre » ? Ces villes comportent un article défini dans leur nom, article qui est remplacé sans complexe par « au », « du », au gré de la conversation sans que cela gêne les oreilles de qui que ce soit. Ainsi on ne dit pas « Je vis à LE HAVRE » mais « au HAVRE ».

On peut poursuivre avec la façon officielle de désigner les pays : On dit « France, douce France » mais « LA France », « L’Espagne, « je vais AU Portugal », « j’arrive DU Danemark ». Se sent-on pesant ? Pourtant si j’essaie de dire « LE Taï-wan », ou LA Ceylan, pays de l’Océan indien appelé aujourd’hui « LE Sri Lanka », on ressent la même gêne vis à vis de l’article. Les Anglais disent Spain, France, Germany, nous voient-ils chaussés de sabots crottés ? Et encore, imagine-t-on un jeune soldat s’adressant à un haut gradé d’un respectueux mais un peu court « Colonel » ? L’employé de base interpellera-t-il son puissant PDG d’un « Mon Président » ?

S’agissant de ces parlers locaux, ajouter un article à un prénom est simplement un usage courant, vécu comme naturel par les natifs de ces régions. Remarquons enfin qu’il est difficile à ces derniers de priver de son article quelqu’un qui en a toujours bénéficié, tout comme en attribuer un à qui n’en a jamais eu. On pourrait rapprocher cette difficulté de celle éprouvée lorsqu’on se décide à tutoyer une personne vouvoyée de longue date, ou à l’inverse quand il s’agit de vouvoyer quelqu’un à qui on a toujours dit « tu ».

Une telle comparaison, conduisant à imaginer que l’usage d’un article devant un prénom puisse être apparenté à une forme particulière de tutoiement, étendu alors à la 3e personne, peut pour le moins aider à mieux concevoir cette pratique des terroirs, étrange pour beaucoup et pourtant bien vivante.


[04/02/2024]

Un discours de départ à la retraite

Voilà venu pour moi le temps de vous dire au revoir, comme tant d’autres l’ont fait avant moi.

Et c’est que j’en ai vu partir des anciens !

Des collègues, mon père, mes oncles et tantes, et plein d’autres gens quand j’étais enfant. Ils étaient tous heureux ce beau jour venu.

Je le suis aussi, mais me voilà chagriné par un sentiment de sens contraire, une sorte de culpabilité à plusieurs étages.

Outre le fait de quitter celles et ceux que j’apprécie, je crois entendre une interrogation souterraine, insistante, sincère assurément : mais que vas-tu faire en retraite ? Vas-tu rester actif, par exemple contribuer à du travail bénévole ou bien vas-tu ne rien faire ?

J’entends ce « rien faire » comme un reproche nouveau, l’expression d’une sorte d’absurdité, de paradoxe logique, d’aberration comportementale. Mais c’est peut-être le signe qu’on pense les choses de façon nouvelle.

Ne rien faire, voilà un délice interdit désormais à portée de main. J’en imagine la gestuelle : se maintenir allongé sur un matelas confortable, le corps, la tête, les yeux tournés vers la fenêtre ouverte, et au-delà vers les nuages, contempler chaque instant qui passe, sa forme, ses enchaînements, tout en savourant le plaisir de ne brûler aucune calorie, de ne faire bouger le moindre cil, sans plus penser, le plus longtemps possible, sans même respirer tant qu’on y est.

Il se pourrait bien que je ne puisse supporter longtemps le bonheur d’un tel anéantissement métabolique. Pas plus de 5 minutes en tout cas. Ne rien faire du tout semble ennuyeux. En plus les nuages, ça bouge et les yeux doivent suivre.

Je n’ai peut-être pas bien compris la question de mes collègues incrédules. Peut-être faut-il comprendre : « vas-tu te livrer à des activités para-professionnelles, agir en bénévole au sein de structures régies par des règlements internes, des strates hiérarchiques, un temps attribué à la portion congrue pour produire de la performance efficiente, absorber des directives en langue de bois et éléments de langage en anglais se déversant tel un torrent, s’arranger sur la pointe des pieds avec les autres pour envisager une absence, malaxer dans la tête toutes sortes d’injonctions contradictoires comme le monde du travail en sécrète sans complexes…

Oui je ferai sûrement quelque chose, mais rien qui s’apparente à une activité aussi compliquée. En fait je veux juste me retirer à mon tour du monde du travail et de ses tracasseries qui au bout de 40 ans finissent par endolorir l’âme.

Mais voilà donc qu’une autre culpabilité me chatouille au moment de partir.

Ainsi moi, j’ai la chance de partir plus tôt que mes collègues plus jeunes et sûrement beaucoup plus tôt que les plus jeunes d’entre eux.

Pourtant rassurez-moi, je l’ai bien méritée cette retraite !

J’ai fait mon temps, d’ailleurs nettement supérieur à celui de mon père. Mon Papa, comme beaucoup d’autres, partait en retraite à 60 ans – 37,5 années de service comme on disait – comme c’était la règle depuis 1981. Mon Papa est pourtant parti avant cette échéance, puisqu’il a bénéficié, comme tant d’autres d’une pré retraite. Et aussi d’une invalidité vu une fragilité cardiaque que le travail risquait d’aggraver. Il est donc parti à 55 ans. Comme plein d’autres. Sans culpabilité imaginable.

Plus de pré retraite pour nous autres, ce terme a disparu des radars et des esprits. Quant à l’invalidité, mieux vaut ne plus être concerné car elle n’est plus donnée qu’aux plus brisés d’entre nous.

Donc pour moi, à qui mère nature a pourtant déjà présenté une panoplie de pathologies « dues à l’âge », ce ne sera pas 55 ans, mais 62. Je fais déjà 7 ans de plus que mon papa et je trouve que ce n’est pas juste. Et combien pour les plus jeunes. Il y a bien le déblocage du compte épargne temps qui rapproche l’échéance, mais c’est pour ceux qui ont renoncé à leurs congés légaux. Il y a aussi parfois des formules de départ anticipé mais il faut mettre la main au portefeuille, donnant donnant, quand le calcul habituel serait inverse, soit comment ne pas être trop pénalisé à l’heure de palper la pension trimestrielle.

Il semble venu dans l’air du temps d’assimiler le temps passé hors de la sphère professionnelle à du temps perdu à ne rien faire, une oisiveté miraculeuse rendue possible par l’atteinte d’un âge symbolique et arbitraire et un code du travail accommodant, hérité du passé sans doute.

Est-il réellement si peu naturel de travailler ? Est-il vraiment choquant de poursuivre son activité professionnelle bien au-delà de ces limites théoriques finalement peu sérieuses ? N’est-il pas choquant au contraire de ne travailler que 8 heures sur une journée qui en compte 24 ?  De continuer à percevoir un salaire en été alors qu’on est au bord de la mer avec les enfants pour un long mois et qu’on ne produit rien ? De gaspiller ce salaire à ne rien faire deux jours par semaine, prostré dans sa maison le dimanche alors que le travail sur le bureau attend votre retour ?

Que s’est-il donc passé ? Comment un principe aussi sain et utile que le travail a-t-il pu se désagréger au profit de l’oisiveté ?

Cet état de largesse est récent. Je fais partie de la première génération où les enfants n’ont pas travaillé à l’usine. Ma mère, mon père, dès l’âge de huit ans « portaient à l’arche » à l’usine de verrerie du village. Les enfants étaient ouvriers quand ils n’étaient pas à l’école. Bien sûr leur travail était adapté à leur âge, leur taille, leur force. « Porter à l’arche » voulait dire introduire à bout de bras des pièces de verrerie dans l’immense four incandescent de l’usine à l’aide de longues perches. Quand ma mère nous en parlait, ce n’était pas pour dénoncer le scandale des enfants à l’usine. Elle disait juste que c’était très dur.

Il est temps de penser à la santé. Qui commence par celle de la société, de l’économie, du travail. Il n’est pas scandaleux de remettre tout ce monde dans le droit chemin, les vieux et les enfants dans un travail, adapté bien sûr, réintégrer dans leurs bureaux les juillettistes et aoûtiens, les apprentis skieurs du printemps, les vacanciers d’automne, d’hiver, les martyrs du weekend qui se dessèchent à regarder leur pendule égrainer des minutes interminables. Quant aux malades qui écoutent le médecin et croient qu’en restant chez eux ils donnent au temps le moyen de les guérir, qu’ils réalisent que le législateur a rendu obligatoires les armoires à pharmacie et les défibrillateurs sur le lieu de travail, et que le retour de leur contribution sera un meilleur remède. Le monde du travail est celui qui accueille chacun, même le gréviste qui préférerait rester chez lui ou crier dehors pour réclamer un salaire, bien inutile quand on y pense, quand l’entreprise peut offrir à chacun un sandwich mou croqué à l’usine au milieu de tous dans un instant de communion joyeuse.

L’oisiveté est l’ennemie de l’âme, travaillons 30h par jour, 400 jours par an, jusqu’au jour glorieux où tel un Molière chacun entrera dans la légende de celui qui meurt au pied de l’enclume, au sommet de son œuvre professionnelle.

Pour ma part, je fais le vœu inverse, je pense que le droit à la retraite m’appartient, qu’on m’en a déjà confisqué beaucoup, et que je ne laisserai plus personne m’en soustraire ne serait-ce qu’une minute. Battez-vous contre ceux qui usent de la redoutable ingénierie des mots pour petit à petit modeler votre pensée, nier vos droits,  les réduire voire les abolir. Et ne laissez personne vous empêcher d’œuvrer à toujours améliorer vos conditions de travail et de vie.

Bonne retraite méritée à tous le jour venu.


[08/02/2024]

Homo neanderthalensis  et Homo sapiens comme vous ne les avez jamais vus

Comme tout le monde, j’ai eu le plaisir d’assister ces dernières années à des documentaires télévisés sophistiqués (tels l’odyssée de l’espèce) retraçant l’histoire lointaine de l’homme depuis les australopithèques jusqu’à l’Homo sapiens. Les différents personnages y étaient interprétés par des comédiens humains plus ou moins grimés. Ainsi l’Homo sapiens n’arborait que d’élégantes peintures tribales tandis que les australopithèques étaient affublés d’un maquillage lourd digne de la saga « la planète des singes ».

Dans ces documentaires les scénarios déroulés se ressemblent souvent : l’histoire débute sur des créatures au physique plutôt effrayant, ce sont nos lointains ancêtres bipèdes, pour glisser étape par étape vers l’Homo sapiens, qui termine l’histoire, incarné par des acteurs jeunes et beaux.

Ces documentaires ont une ambition pédagogique, mais ils ratent peut-être une chose importante : nous étonner. Ce qu’on nous présente est rassurant, l’image qu’on reçoit de nous est intacte, flatteuse comme à l’accoutumée. Nous assistons bien à une évolution du simple vers le complexe, du brouillon vers le grandiose, du bredouillant vers le savant, de l’affreuse bête vers l’ange. Ce miroir idéal me parait périmé. Pour renouveler le genre et susciter un étonnement opportun, voilà un scénario qui me plairait mieux :

Dans l’histoire que l’on raconte, on décide d’oublier notre point de vue humain : on place cette fois le curseur sur l’homme de Néandertal, notre proche prédécesseur, et on suit l’histoire à travers ses yeux.

Pour le maquillage des comédiens on reprend les séances lourdes pour les espèces anciennes mais, arrivé à l’homme de Néandertal, plus aucun maquillage n’est requis, voilà la nouveauté. On fait appel à un acteur humain tel quel. Pour ne pas heurter inutilement les idées reçues, on le choisit plutôt « méditerranéen », j’entends par là pas trop élancé, doté d’une musculature et d’un système pileux fournis. Il est nécessaire que l’acteur ait nos traits, ceux qu’on réserve d’habitude à la représentation du sapiens. Pas de peaux de bêtes sur son dos mais des vêtements épais à la découpe régulière.

Dans le courant du documentaire, L’homme de Néandertal rencontre Homo sapiens. Comment le voit-il ? Là les maquilleurs se remettent au travail et nous créent le sapiens vu par Néandertal. Il semble peu probable que ce dernier voie le sapiens plus beau que lui, ou y décèle avec tristesse et résignation un statut d’évolution plus avancé. Voilà donc ce que les maquilleurs doivent nous créer : un personnage longiligne et droit, malingre, à la peau nue et littéralement blanche, d’aspect fragile, maladroit, avec un visage lisse et ovale, d’une platitude effrayante, au milieu duquel dépasserait un incongru triangle proéminent. Malgré son aspect frêle, il serait perçu comme très dangereux et agressif.

Justification d’un tel portrait : On sait l’homme de Néandertal plus trapu que nous, plus robuste, probablement velu, parfaitement adapté à son milieu. Il avait un visage plutôt projeté vers l’avant, un nez plus aplati, des arcades sourcilières saillantes et un menton léger et fuyant. Par ailleurs on pourrait dépeindre sans risque de trop se tromper l’Homo sapiens comme une créature belliqueuse et conquérante, d’où la peur qu’il inspirerait.

Mes suggestions sont sûrement maladroites. L’important serait de montrer ce qu’on ne voit jamais : un humain différent, laid lui aussi car vu par l’œil de l’homme de Néandertal, (L’homme de Néandertal l’est pour nous, du moins dans les représentations qu’on en fait), et pas du tout à son avantage, pas au centre ni au sommet de la création, juste à sa place parmi d’autres.

Ne tiendrait-on pas là quelque chose de nouveau ?


[08/02/2024]

Une petite souris

Vous êtes un grand garçon de 58 ans et vous voilà victime d’un mal de dents.

De mémoire vous n’aviez pas connu cela depuis l’âge de 11 ans et demi.

Vous entrevoyez l’extraction de la molaire fautive. Et comme si cette pensée n’était pas déjà assez pénible, vous réalisez que vous n’avez même plus les coordonnées de la Petite Souris.

Vos souvenirs lointains resurgissent. La petite souris n’avait pas besoin de laisser une carte visite dans le bottin. Il suffisait de déposer la dent fraîchement tombée tout près du lit voire sous l’oreiller pour qu’elle arrive, à pas de souris, comme attirée irrépressiblement par le don attentionné de l’enfant endormi après une journée endolorie.

La minuscule créature laissait toujours une belle pièce de monnaie, preuve de son passage et de sa gratitude.

Vous n’êtes plus un enfant, vous êtes un adulte, peut-être même un grand-père. Et vous n’êtes pas dupe. Vous savez bien que dans cette affaire de petite souris, vos parents vous faisaient une petite cachotterie pour embellir cette merveilleuse histoire.

Vous en êtes maintenant convaincu, vos parents disposaient des coordonnées personnelles de la petite souris, avec laquelle ils convenaient secrètement du rendez-vous. Comment aurait-elle détecté sinon un aussi faible signal, et comment contenter chaque enfant le moment venu sans un agenda bien ordonné.

Comment avez-vous pu oublier ces coordonnées, vous qui avez été père de jeunes enfants voilà trente ans, et attaché à une si gentille tradition.

Vous voilà résigné à interroger votre fille, désormais mère elle-même et en situation de perpétuer la tradition.

Vous avez été bien inspiré car votre fille détient les précieuses informations, qu’elle vous dicte sans hésitation.

Tout en la notant, l’adresse vous revient en mémoire. Elle vous est même familière, c’est en fait celle de la maison familiale où vous résidiez quand vos enfants étaient petits. Faut-il comprendre que la souris habitait sur place. Cela expliquerait sa disponibilité sans faille à tous ces moments où elle a apporté un réconfort bienvenu aux enfants.

Vous pouvez dormir rassuré, sachant maintenant que des petites souris attentives vous observent avec tendresse, par un petit trou invisible, au creux des murs de votre maison.


[08/02/2024]

Focus sur un épuisement professionnel

Tout a commencé par un retard de travail qui n’a jamais pu être rattrapé. Francis l’a vu enfler au fil des semaines et s’est senti dépassé.

Francis comptait sur le questionnaire du bien-être au travail qu’il devait rendre à son manager. Il y aurait exposé ses difficultés, le mal-être professionnel qu’il vit depuis plusieurs mois. C’est pourtant un questionnaire neutre qu’il a rendu, s’étant censuré, renonçant à évoquer ce qu’il ne sait comment traduire en mots, beaucoup trop gros pour ces interlignes si proprement formatés.

Francis se révèle aujourd’hui totalement accaparé par son travail, jour et nuit. Il y consacre tout son temps y compris celui des loisirs, devenus strictement inexistants. Les problèmes qui y sont liés sont en permanence à son esprit et il est de plus en plus découragé, ayant perdu le goût et même le mode d’emploi d’une contribution passée.

Qui sait définir un burn-out ? Comment le repérer ? Le mode opératoire se déroule pourtant souvent devant nos yeux. Le burn-out est une spirale qui focalise les problèmes vers l’intérieur, vers soi-même et jamais vers l’autre. Alors que Francis sait de longue date ce qu’il doit faire, ce qui correspond à ses valeurs professionnelles, notamment le souci d’une contribution de qualité, il constate qu’il n’y arrive pas et ne comprend pas complètement pourquoi.

Le mot échec, brutal, tourne en boucle dans sa tête et les conclusions qu’il en tire sont:

« Je ne viens pas assez tôt au travail », « je pars trop tôt du travail », « j’ai tort de rentrer chez moi le midi », qui est devenu « j’ai tort de prendre une pause le midi », « j’ai tort de ne pas prendre de travail à la maison », qui est devenu « j’ai tort de prendre si peu de travail à la maison ».

Quand tout le temps disponible a été étiré, il reste la dernière solution, celle de s’imputer les insuffisances : « je ne suis plus bon à rien, je ne sais plus faire mon travail, je ne suis plus compétent, je ne suis plus rien ».

Francis se lève aux aurores et prend son café avec un dossier ouvert, y compris le dimanche. Pour Francis, il existe une règle impossible à remettre en cause : « le chef donne le travail et le subordonné l’exécute » quel qu’en soit le poids c’est normal, indiscutable. C’est le lot de tout employé, y compris quand des applications informatiques inachevées, mal ficelées achèvent d’écraser le fardeau, nourrissant au fil de l’eau un retard sans issue. En cas de manquement à ce principe de subordination, la culpabilité et le déni de soi feront un chemin destructeur.

Francis est épuisé, nerveusement et physiquement. Sa tête fonctionne mal. Son esprit est entravé par un bruit mental permanent. Le temps puisé dans une journée ne lui suffit plus à produire davantage qu’un atome de travail. La pensée est devenue telle l’évier bouché qui vient à bout de quelques millilitres d’eau au prix de longues heures au cours desquelles les molécules parcourent des chemins tortueux autour d’épais et hideux résidus enchevêtrés.

Francis se cache. Il ne croise plus ses collègues, le précipice sous ses pieds lui fait honte. Il cache à son chef qu’en plus du travail confié, il œuvre dans le secret à résorber un retard au visage monstrueux, alors même que les efforts qu’il fait pour fixer son attention n’aboutissent qu’à des instants de concentration fugitifs.

Francis est seul. Les canaux de communication ne lui sont plus adaptés y compris les dispositifs d’écoute psychologique qui lui paraissent vains et faits pour d’autres.

Francis a un besoin crucial de pause longue et réelle. Le répit ne viendra pas du médecin traitant. Francis est réticent à le solliciter. La dernière fois qu’il l’a rencontré, il a refusé le moindre arrêt au motif que tant de travail l’attend à son bureau.

Alors que faire ? Le médecin du travail a de toute évidence un rôle important de diagnostic et d’alerte. La visite médicale biennale ne peut suffire. L’équipe managériale doit à son tour être en mesure de détecter les signaux. Par exemple le jeu de cache-cache quotidien avec la borne de pointage, forcément remarqué par un supérieur attentif. Que fera-t-il ? Laissera-t-il Francis seul, enfermé dans ce comportement coupable au motif qu’il a signé un protocole d’horaires, qu’il déborde pourtant systématiquement ? Doit-il lui accorder un entretien ? Mais si à l’issue rien ne change, si les yeux regardent ailleurs, l’effet sera éphémère et finalement stérile voire dangereux, car la dépression et les pensées suicidaires ont commencé leur chemin.

Il est possible que sous le mot « burn-out » se cache une sorte de cancer de la culpabilité. Il s’attaque au cerveau en le remplissant de bruit mental qui l’entrave et le noie dans un sentiment d’échec, de déconsidération, de mépris de soi. Quelles sont aujourd’hui les marges de manœuvre de Francis. Toute sa personne est meurtrie au sang par le travail et ses douleurs muettes. Les loisirs qui permettraient de se ressourcer n’existent plus. L’énergie, le goût d’en profiter non plus. Le moral, une volonté sans forces, la foi en un avenir ont perdu sens.

Le burn-out de Francis n’est pas une saine fatigue survenant lors de l’accomplissement d’une production cyclopéenne. Il résulte d’une situation de pourrissement solitaire dont Francis ne sait désigner d’autre coupable que lui-même, alors que l’idée même d’une issue est rongée par la même gangrène.

Francis est en danger. Il se consume de ne savoir réagir, de ne pas disposer du mode d’emploi de la révolte, d’une culpabilité qui enfle sous le regard accusateur de l’autre, réel ou déliré, celui de la hiérarchie, celui qui sépare qui est performant de qui est fragile.

Francis est enfermé dans une prison, un labyrinthe surhumain qui grossit chaque jour davantage et à l’issue toujours plus fuyante.

 

Transportons-nous dans un futur heureux et imaginons que Francis ait retrouvé une sérénité qui lui permette maintenant de poser un regard sur cette période passée. Écoutons ce qu’il nous dit :

« Chacun a besoin de moyens pour accomplir son travail. Il a par exemple besoin d’oxygène, d’espace, d’outils, de synergie, de temps. Ce besoin de temps est variable d’un individu à l’autre, d’un contexte à l’autre ».

Francis comprend maintenant qu’il a souffert de courses contre le temps, toutes perdues d’avance, fixées par un chronomètre tenu dans la main d’un autre.

Quand le temps devient compté tel un indicateur de référence discriminant, aligné sur une norme arbitraire, par un manager qui ne dispose pas de la clé de calcul du besoin réel, on prive l’employé de toute chance de réussite et on le pousse vers une suite d’échecs inéluctables et mortifères.

Le temps autoritairement et aveuglément imparti pour une tâche donnée, par blocs rigides, de façon hiérarchique, étalonné sur le modèle du collaborateur le moins nécessiteux est une machine à produire de l’échec. Distribue-t-on l’oxygène ou les battements cardiaques en s’alignant sur les besoins d’un l’individu étalon ? heureusement non.

Un progrès serait de confier son temps à chacun sans le retenir comme une variable de comparaison discriminante pour l’appréciation de la performance. Libéré de cette cage de fer, ne resteraient alors que les succès, et la satisfaction d’avoir consacré ses compétences à produire une contribution utile et finalement épanouissante.

 

Note : Le personnage de Francis est fictif et d’autres chemins que celui de Francis peuvent sans doute conduire à l’épuisement professionnel


[23/03/2024]

Pourquoi je refuse les jeux de hasard

Je n’ai jamais gagné les 6 numéros du loto mais j’ai fait bien plus fort.

Quand j’étais très jeune, avec plein de copains, on avait repéré un ovule très attirant. Alors on y est allé tous ensemble. On était très nombreux, 300 millions d’après ce qui se disait, donc aucune chance que ça tombe sur moi. Mais on y croyait tous et on avançait dans une cohue indescriptible.

On était si nombreux qu’on ne voyait plus notre chemin on ne savait plus où on en était, puis à un moment, ne me demandez pas comment j’ai fait, je me suis trouvé face à l’ovule, j’étais le premier arrivé.

L’ovule et moi, ça a été le coup de foudre. Je ne sais pas ce que sont devenus mes autres copains, ils avaient l’air déçus, comme s’ils n’avaient plus aucun projet. Moi, cette rencontre a changé ma vie … Mais après une baraka pareille, j’ai peur que la chance refuse de me sourire une seconde fois forcément, alors je n’essaie même pas de jouer.


[04/04/2024]

Oui à une intelligence artificielle de tous les jours

Décidément il semble que l’homme éprouve une difficulté de dimension mystique avec les robots. Créer un robot lui semble un ultime défi, à sa mesure, créer lui-même un autre lui-même, se prendre pour Dieu si proche.

Depuis que la technique le permet on voit à la télévision des pantins en plastique dur blanc, sur deux jambes articulées, de taille vaguement humaine réussir à grimper des marches d’escalier, faire quelques pas de danse, clignant ostensiblement de grands yeux en plastique.

D’autres ayant pris visage humain veulent nous bluffer par leur aisance à soutenir des conversations à bâtons rompus de haute volée, rythmant le propos de mimiques faciales du plus bel effet. Le fait que la conversation prenne vite une tournure hilarante n’est pas un problème, il reste du travail à faire, mais on s’approche de la création suprême, la vie artificielle ou peut-être réelle allez savoir.

L’intelligence artificielle est proche cousine du robot. Là aussi visons le divin, créons des cerveaux qui apprennent à apprendre, à devenir des champions du monde d’échecs, des compositeurs de symphonies à mille voix, autant de tissus neuronaux qui nous font frémir, sans doute puissants au point de submerger un jour leurs créateurs à qui il manquait si peu pour être Dieu.

Mais stop ! Je n’ai pas besoin d’un robot en plastique en tablier de cuisinière qui fait cuire un œuf sur le plat en improvisant un poème épique en mandarin.

Par contre quand j’envoie mon colis par la Poste et que l’hôtesse me dirige vers l’automate, je serais bien preneur d’une interface enfin intelligente qui m’assiste et me rende ce moment moins pénible.

L’automate va me faire défiler une série de questions selon un cadre rigide, un ordre inexorable, rejetant parfois ma saisie directe en lui substituant une liste déroulante dont le résultat sera pourtant le même. Je devrai appuyer sur des boutons virtuels mal embouchés, confirmer ceci, refuser cela, lire et comprendre des mentions écrites en petit, appuyer sur oui ou sur non, annuler, revenir, et ne jamais traîner car les délais de réponse sont chronométrés et vous laissent en plan si vous avez trop longtemps réfléchi ou hésité.

Derrière moi, des usagers nerveux observent et trépignent.

Ce mode d’interaction avec les automates, pas seulement ceux de la Poste (SNCF, RATP, cinéma de quartier …) me fait penser à la ligne de commande rigide à la virgule près des premiers ordinateurs familiaux, comme le bien connu MS-DOS.

Rappelons-nous que les grands constructeurs de logiciels et de systèmes d’exploitation avaient un jour créé l’interface graphique. Pour supprimer un document, plus besoin d’écrire à la main DEL C:\SYSTEM\PROGR002\UTILS\ETDn_inst.BMP + ENTREE. L’écran montrait maintenant une corbeille miniature vers laquelle il suffisait de déplacer la petite image marquée du nom du document à l’aide d’une sympathique petite souris blottie au creux de la main.

Si la raréfaction des assistants humains devient inéluctable, au moins je voudrais un environnement intelligent capable de m’écouter, me comprendre et me parler, reformuler, gentiment, glanant les informations indispensables par de simples échanges verbaux, sans m’imposer un ordre, une séquence, une syntaxe, une formulation informatique. Il n’est pas nécessaire qu’un pantin blanc articulé joue ce rôle, un simple écran figurant un visage aux lèvres mobiles serait parfait (on sait faire, les audioprothésistes utilisent de tels écrans pour mesurer le lien entre compréhension auditive et lecture du visage).

Il ne s’agit pas ici d’implémenter une intelligence capable d’échanger avec brio sur n’importe quel sujet de classe universelle. Il ne s’agit que de maîtriser une problématique restreinte à l’envoi de colis postaux ou l’achat de billets de trains.

Quand ma Maman sera capable d’utiliser un tel automate, sans angoisse, sans transpirer, sans redouter la pression des usagers qui s’entassent, on aura bien progressé, on sera passé de la ligne de commande à l’interface intelligente. On en a grand besoin, dans toutes sortes de domaines !

Concernant la mauvaise humeur des usagers qui trouvent le temps long dans une file, en cas de guichet humain, c’est l’employé qui en assume normalement la responsabilité car la gestion de l’opération lui incombe et il est réputé compétent.

Mais lorsque l’usager est abandonné à l’automate, obligé de faire le travail avec les outils qu’on lui laisse, c’est vers lui seul que se focalisent les griefs de la foule, tous s’imaginant qu’ils auraient fait bien mieux et plus vite que la personne empotée devant eux dont ils voient et jugent chaque action. La différence c’est qu’eux ne subissent pas de pression perturbatrice. Leur tour arrive.


[17/06/2024]

Révélation Glenn Gould

Je connaissais Glenn Gould depuis longtemps. J’avais entendu un beau jour sa légende sur la radio France Musique, celle d’un pianiste talentueux mais un peu particulier, atteint d’agoraphobie, ne jouant qu’en studio et publiant des enregistrements constitués de montages.

J’ai fini par découvrir son image à la télévision. Je le savais spécialiste de Bach, un répertoire que je connaissais bien. Pourtant cette fois là je n’ai pas accroché. Le monsieur parlait beaucoup, revendiquait pouvoir tout jouer au piano, instrument qui n’existait pas du temps de Bach. J’écoutais Glenn Gould interpréter le premier contrepoint de l’Art de la Fugue comme une simple curiosité, un caprice de pianiste.

J’ai revu le personnage à d’autres reprises. Il était toujours accompagné d’un monsieur infiniment complaisant. Une des discussions avait porté sur ce que Glenn Gould appelait la découverte de la lenteur, illustrée par son enregistrement tardif des Variations Goldberg d’une durée souvent présentée comme bien plus longue que le premier de 1955. Comment comprendre et accepter qu’on impose à l’auditeur un tel tempo voulu tel un caprice par le seul interprète ? Je regardais avec intérêt malgré tout les mains exécuter des œuvres que je ne connaissais que par l’écoute, mais je ne restais jamais longtemps devant l’écran. Voir Glenn Gould montrer ses mimiques diverses était toujours un peu pénible. Cela faisait partie de sa légende disait-on. Par exemple il jouait avec un visage tout près du clavier. Il était assis très bas, n’utilisant que le tabouret que son père lui avait fabriqué. Alors que ses doigts volaient sur le clavier, il semblait imiter un canard avec sa bouche, tandis que si une main se libérait un instant, elle s’élevait comme pour diriger un orchestre imaginaire. Et Glenn Gould chantait toujours d’une voix grave bien audible pendant le jeu. J’avais du mal à prendre ce personnage au sérieux.

Une fois une chaîne de télévision a diffusé un film s’intitulant Trente petits films sur Glenn Gould. Trente comme les trente Variations Goldberg. Un comédien interprétait Gould et chaque séquence mettait en lumière un trait de sa personnalité. On entendait des témoins rapporter des anecdotes, tel son accordeur personnel, ou un ami que le pianiste avait réveillé en pleine nuit pour lui chanter au téléphone un opéra entier qui venait de l’enthousiasmer. Son intérêt profond pour les problématiques du Grand Nord y apparaissait, tout comme son armoire à pharmacie débordante révélant des obsessions hypocondriaques. Il y avait tant à dire et à montrer sur une personnalité aussi étrange.

J’ai regardé ce film, là encore du coin de l’œil. Une des scènes illustrait la rencontre entre Glenn Gould et Norman McLaren, un réalisateur de cinéma d’animation. Tout au long de la séquence on assistait à une sorte de danse de sphères de couleurs, sur fond sonore d’une fugue de Bach interprétée par Glenn Gould. Le jour où j’ai réellement découvert Glenn Gould fut cette seule fois où on ne le voyait pas et où personne ne commentait ses bizarreries. Débarrassé de ses jeux de scène parasites et sans doute involontaires, il restait une interprétation absolument juste et touchante. Il n’y avait là aucun caprice de star, aucune mise en avant d’un artiste narcissique.

Je ne connaissais du Clavier Bien Tempéré que les trois quarts, soit 3 disques disparates achetés ici et là à bas prix sur les 4 que comptait habituellement une intégrale. C’était la première fois que j’entendais la fugue n° 14 et le choc fut tel que dans les mois qui suivirent, j’avais acquis et au prix fort tous les enregistrements de Bach de Glenn Gould qu’il m’avait été possible de trouver.

A de rares exceptions, j’ai toujours été emballé et en phase avec son interprétation, par un  jeu pianistique lumineux d’énergie, reconnaissable entre tous. Pour comprendre Gould il me suffisait désormais de l’écouter et ne plus m’attarder sur son image et les jugements outrés des uns ou des autres. Ainsi, les commentaires sans fin sur le second enregistrement des Variations Golberg, d’une lenteur si choquante qu’elles résumeraient à elles seules l’étrangeté du personnage. Que disait Glenn Gould ? je l’ai fait car l’enregistrement précédent était en monophonie tandis que le second est maintenant en dolby stéréo, et aussi parce que j’ai découvert la vertu de la lenteur. L’écoute le confirme mais là encore pourquoi tant d’émotion ? Le son monophonique et sourd de l’enregistrement de 1955 est en effet bien moins bon. Quant à la lenteur qui offusque tant ceux qui n’ont pas écouté, elle est juste très (trop ?) prononcée pour une seule variation. Les deux arias de début et de fin sont affectées aussi par le tempo mais cela reste un choix raisonnable. Deux autres variations sont jouées lentement mais c’est tout simplement le tempo adéquat. Pour toutes les autres variations, le tempo est juste ralenti par rapport à celui, effréné, du premier enregistrement. Où est l’étrangeté ? D’autant que la variation extrêmement lente l’est plus encore dans le tout premier enregistrement.

Beaucoup de bizarreries n’en sont pas et trouvent explication de la bouche même de l’artiste. Sa seule réelle étrangeté me semble avoir été de n’avoir jamais rien fait pour les masquer ou les atténuer aux yeux des autres.

Je montre ci-dessous la comparaison des durées des deux enregistrements des Variations Goldberg. Il est facile d’observer que les commentaires outrés sont peut-être excessifs.


[17/06/2024]

L’énigme des 40 moines

Cette énigme est très connue. Il se murmure ça et là qu’elle fut présentée un jour à un concours d’une grande école. J’en ai légèrement clarifié l’énoncé de façon à éliminer les ambiguïtés sources d’hésitations qu’on peut ressentir à la lecture des versions habituelles. 

 

L’ENIGME

L’énigme se passe dans un monastère très strict ou vivent 40 moines. Ces moines ont pour seule vocation la prière et ne doivent jamais communiquer entre eux, ni par gestes, ni par la parole et ne peuvent même pas se regarder dans un miroir. Ils sont par ailleurs dotés d’un esprit très logique.

Chaque jour le Père supérieur, qui est seul à pouvoir parler, réunit les moines pour leur annoncer les nouvelles.

Une maladie vient d’arriver au monastère. Elle se caractérise par de petites plaques rouges sur le visage, bien visibles mais non douloureuses et non détectables au toucher. Elle ne provoque pas d’autre symptôme. Un moine ne peut donc pas savoir s’il est malade.

Lors de la réunion quotidienne, le père supérieur annonce aux moines la présence de la maladie et en décrit les symptômes. Il demande qu’à la fin de chaque réunion, au moment précis où il le demandera et frappera une fois dans ses mains, chaque moine se sachant malade se lève immédiatement, le rejoigne et quitte la salle avec lui.

À la fin de cette première réunion, au moment de sortir le père supérieur ordonne : « Que tous ceux qui se savent malades se lèvent et me rejoignent ». Mais personne ne se lève au moment où il frappe dans ses mains.

Le lendemain, à la fin de la réunion, le père supérieur ordonne : « Que tous ceux qui se savent malades se lèvent et me rejoignent ». Mais personne ne se lève au moment où il frappe dans ses mains.

Le surlendemain, à la fin de la réunion, le père supérieur ordonne : « Que tous ceux qui se savent malades se lèvent et me rejoignent ».  Tous les moines malades se lèvent alors et rejoignent le Père à l’instant précis où il frappe dans ses mains.

Combien sont-ils ?

 

LA SOLUTION

Supposons quun seul moine soit malade : Il ne voit aucun malade autour de lui mais ayant entendu du Père que la maladie frappe le monastère, il sait qu’au moins un moine présente les symptômes et en déduit donc que c’est lui qui est malade. Dans cette hypothèse, se sachant malade au moment précis de la description de la maladie, il pourra sortir quelques instants plus tard, à l’appel de fin de réunion de ce 1er jour.

Si 2 moines sont malades, chacun voit l’autre. Aucun moine n’ayant réagi à l’appel du 1er jour (chacun s’attend à voir l’autre sortir – cas précédent d’un seul malade), les 2 comprennent maintenant qu’il en existe 1 de plus, qu’ils ne peuvent pas voir, et qu’il s’agit donc d’eux-mêmes. Il est trop tard pour sortir. Lors de l’appel du jour suivant, se sachant malades, les 2 moines devront sortir.

Si 3 moines sont malades, chacun voit les 2 autres. Voyant que les 2 malades n’ont pas réagi à l’appel du 2e jour, les 3 comprennent maintenant qu’il en existe 1 de plus, qu’ils ne peuvent pas voir, et qu’il s’agit donc d’eux-mêmes. Lors de l’appel du jour suivant, se sachant malades, les 3 moines devront sortir.

Et ainsi de suite.

  • Pour généraliser: Supposons qu’il y ait n + 1 malades (n étant le nombre de malades que chaque moine voit de ses propres yeux), ce n’est qu’en constatant que les n malades n’ont pas répondu à l’appel du jour n que chacun en déduit qu’il en existe 1 de plus et qu’ils sont par conséquent malades eux aussi. Le jour n + 1, ils pourront tous sortir à l’instant précis de l’appel du Père.

En conclusion, tel que posé par l’énoncé les moines malades sont donc au nombre de 3.


[17/06/2024]

Ovnis

Les ovnis et leurs mystères m’ont beaucoup intrigué dans mes jeunes années 70. Des films comme « le jour où la Terre s’arrêtera » ou la série « les Envahisseurs » me fascinaient littéralement.

Parfois le journal télévisé osait rapporter une mystérieuse observation dans le ciel. Il y eut aussi les livres de Jean-Claude BOURRET, journaliste connu et sérieux. Des pages qui faisaient entrer le sujet dans la sphère officielle et rigoureuse des gendarmes, collecteurs d’un volume énorme de témoignages, révélant ceux de pilotes chevronnés, civils comme militaires.

Le monde était alors partagé entre les purs incrédules sourire en coin, et les témoins jurant parfois avoir vu des extraterrestres à quelques mètres de la soucoupe posée dans le pré. Les fréquents débats télévisés incluaient toujours des sommités de l’astronomie parfaitement conformistes dénonçant à cor et à cri l’absence de preuves matérielles, et des personnalités du paranormal maintenues dans des positions d’illuminés.

J’avais à cette époque comme beaucoup d’adolescents la passion de l’astronomie et j’avoue que l’incursion impromptue d’un tel phénomène dans le ciel aurait été l’expérience de ma vie. Mais je n’ai jamais vu d’ovni, ni à cette époque ni plus tard. Mon sommeil d’enfant était souvent le siège de rêves ou plutôt de cauchemars me faisant assister au passage d’incroyables vaisseaux traversant lentement le ciel. Autant une telle pensée était excitante à l’état d’éveil, autant en rêve elle était terrifiante.

Un jour, une émission télévisée a donné la parole à un « ufologue », responsable d’une association d’étude du phénomène ovni. Ce personnage, sérieux et posé, accréditait de toute évidence par sa seule présence l’authenticité du phénomène. Il avait sans doute eu dans les mains un grand nombre de témoignages solides qui l’avaient confirmé dans cette voie. Que pouvaient bien contenir les dossiers décisifs auxquels il avait eu accès ?

Puis je me suis petit à petit détourné des choses du ciel, la vie m’appelant à d’autres tâches plus terre à terre.

Un bon nombre d’années plus tard, repensant à l’époque où l’on parlait ovni sans complexes, l’idée me vint d’interroger internet et ses forums pour voir où en était le sujet et surtout en savoir un peu plus sur les ufologues. Je me suis inscrit sur un forum que j’ai fréquenté une bonne année.

J’ai pu lire les contributions de personnages passionnés au-delà des soucoupes par toutes les formes et hypothèses du phénomène ovni. Certains membres étaient d’anonymes érudits de la paléontologie, de l’anthropologie, d’autres de sciences physiques et beaucoup d’échanges étaient enrichissants. Il en ressortait que beaucoup avaient été témoin un jour de quelque chose d’aérien qu’ils n’avaient pu identifier et qui les avait marqués.

Parfois un témoin de passage s’inscrivait juste pour rapporter une observation récente et les spécialistes, de photo notamment, procédaient à l’analyse des données d’où il ne sortait jamais rien de définitif, la qualité du témoin, de ses moyens, de ses connaissances étant trop imprécises.

J’ai quitté le forum après avoir assisté plusieurs semaines durant à un emballement sur ce fameux astéroïde à la trajectoire étonnante dont tous les médias avaient parlé et qui aurait été selon les spécialistes « d’origine extraterrestre ». Il fallait alors comprendre que ce caillou géant baptisé Oumuamua, dont on nous rapportait opportunément que sa forme allongée était mystérieuse, avait selon toute probabilité vécu dans son passé lointain une collision qui l’avait affranchi de l’attraction de son étoile et que depuis il errait, faisant une incursion dans le système solaire avant de repartir, là où l’enverraient les seuls principes de l’inertie et de la gravité.

La presse généraliste est en matière de choses du ciel tout à la fois d’une grande ignorance et d’une fausse rigueur, voulant à tous prix glisser du frisson dans des propos se voulant scientifiques mais aux mots choisis. Alors qu’aucune image autre que des illustrations d’artistes ne circulait et que les données recueillies étaient très pauvres, j’ai témoigné mon désaccord à entrevoir a priori de possibles « mains intelligentes » ayant envoyé ce corps, aux fins d’exploration du système solaire sans doute, de la Terre tout au moins, enfin juste l’homme tant qu’on y est, en pointant le traitement sensationnel des médias. Le parti-pris irrationnel de plusieurs membres et non des moindres m’a semblé révéler une mentalité fondamentale n’ayant point progressé depuis les années 70.

Ainsi j’y ai souvent rencontré les thèmes portant sur les centrales nucléaires, sujet qui n’est pas nouveau, cibles de survols jugés mystérieux. Et toujours une suspicion envers les gouvernements mondiaux qui savent et cachent des dossiers secrets. Et des témoignages de poids valant quasiment preuve, dès lors qu’ils proviennent de pilotes chevronnés ou de gradés militaires. Et aussi en filigrane, la prophétie du savant russe Tsiolkowski, portant sur le berceau terrestre que devra raisonnablement quitter l’homme un jour pour accomplir sa destinée stellaire. Ou encore le paradoxe de Fermi cité couramment, argument d’autorité lui aussi dans bien des esprits.

Et un autre thème, inattendu, omniprésent, un antagonisme sévère envers une population désignée comme des sceptiques actifs, s’exprimant sur leurs propres forums de sceptiques et s’employant à affaiblir méthodiquement toute idée favorable à l’existence d’un phénomène ovni. Parfois des membres se suspectaient mutuellement d’être de l’autre camp. Les uns respiraient la zététique, les autres la vomissaient. Enfin si certains membres disposaient de matériel de détection systématique du ciel, rien de décisif ne semblait en être jamais sorti.

Au temps où j’observais le ciel en tant que passionné d’astronomie, jamais je n’ai pu voir de mes yeux la planète Mercure. J’ai pu observer Vénus et ses phases, Mars petite ou grande selon sa position orbitale, Jupiter et ses satellites, Saturne et son anneau, mais jamais Mercure, si près du Soleil. Un jour pourtant, j’y ai mis tous les moyens. Je la savais située à un point qui la rendait particulièrement observable, le temps était clair, sans nuages. J’ai guetté avec des jumelles lumineuses, sachant où porter les yeux et pourtant Mercure s’est une ultime fois dérobée.

Il se trouve que la planète Mercure est pourtant connue depuis l’antiquité. Elle n’a pas échappé aux yeux de nos ancêtres, dépourvus de toute aide optique. Les anciens astronomes ont su décrire avec toute la précision qu’ils pouvaient les planètes, les comètes, les étoiles mais n’ont pas relaté d’observation telles qu’en rapportent les témoins d’ovnis. La raison de ce vide me semble poser question.


A ce stade, je propose de développer pêle-mêle certains des éléments que je mentionne ainsi que d’autres sous-jacents, et d’en donner mon interprétation, celle d’une personne se questionnant simplement et se répondant avec le seul bon sens, l’expérience de ses lectures et ses quelques réflexions, sans interdit ni dogme.

 

Concernant les témoignages de pilotes chevronnés.

Autant le témoignage du citoyen lambda peu rompu à l’observation du ciel est considéré comme fragile par les spécialistes des ovnis, autant celui des pilotes professionnels se voit accepté tel quel, avec respect et gratitude. Certes le pilote connaît le ciel et ses nuages et a de bons yeux, s’il voit un phénomène qu’il n’identifie pas, alors il décrira un ovni et son témoignage sera alors incontesté en tous points.

Je ne suis pas complètement d’accord avec ce traitement. Le témoignage du pilote, face à l’incompréhensible, reste aussi fragile que tout autre car au-delà de sa pratique du ciel, l’humain fondamental qu’il est voit avec ses yeux et son cerveau. Or si le cerveau ne parvient pas à identifier, les yeux travailleront avec une subjectivité comparable à celle de toute personne qui ne regarde jamais le ciel, découvre une nuit, fortuitement et sans comprendre, la brillante Jupiter qu’il n’avait jamais vue, que son imagination emballée par l’émotion va habiller de mouvements et de comportement étranges.

 

Le paradoxe de fermi, qui s’étonne que dans l’hypothèse où des civilisations extraterrestres se rencontreraient partout, on ne voie malgré tout personne venir à notre rencontre.

Mon idée sur cette question serait de dissocier le principe du vivant et une supposée capacité de locomotion interplanétaire.

La Terre connaît la vie depuis plusieurs milliards d’années, soit une durée très longue, longévité ayant requis sans doute des épisodes d’une rare stabilité. Une vie qui s’est complexifiée et diversifiée au point qu’un jour, après beaucoup de temps, la possession d’un langage commun riche, ainsi qu’une mémoire collective n’oubliant aucune découverte des grands hommes du passé, il nous ait été possible d’aller jusque sur la Lune (ou plus modestement de transporter dans la combinaison d’une dizaine d’individus une portion du crucial écosystème terrestre afin de s’éloigner quelques jours de la Terre d’une distance d’une seconde-lumière, dans un but premier peu avouable de remporter une compétition contre un groupe humain concurrent (soviétique en l’occurrence).

S’il faut des milliards d’années à des processus vitaux aux capacités évolutives pour rencontrer cette possibilité étonnante, cela signifie en même temps que l’évolution continue aura adapté le sujet toujours plus étroitement à un biotope précis, et qu’il sera alors toujours plus difficile, inconfortable, insupportable de l’en arracher.

Autant la locomotion terrestre a un sens bien connu de toutes les espèces animales, autant la locomotion extra-terrestre, hors du biotope, a beaucoup moins de sens. Cela ressemble au saut magnifique du poisson rouge, confiant en l’existence d’autres mondes au-delà des fines parois de son aquarium, frappé d’une agonie immédiate sitôt tombé au sol et de tout son poids, sans espoir de retour, privé d’oxygène et de toute mobilité. Le fait constaté par le physicien Fermi que bien peu de visiteurs de l’espace nous rendent visite ne signifie pas que des processus biologiques complexes n’existent pas ailleurs.

 

Constantin TSIOLKOWSKI. Souvent décrit comme le père de l’astronautique moderne, ce scientifique russe a un jour déclamé une phrase célèbre : « La Terre est le berceau de l’humanité, mais on ne peut pas passer sa vie dans un berceau« . L’homme visait-il la prophétie ou la poésie tant la phrase est belle ? Beaucoup y ont vu la traduction écrite de ce que tout le monde pense au fond de lui : l’homme a un destin différent de l’animal, celui d’étendre un jour sa suprématie au-delà de la Terre.

Ce qui suggère pour les uns une destinée rayonnante de dimension stellaire tandis que d’autres n’y voient que, et c’est déjà pas mal, la migration de l’humanité vers une autre planète, quand les vils animaux suffoqueront sur une Terre invivable, empoisonnée, grillée de chaleur ou gelée de froid, dégoulinante de pollution, vidée de ses ressources.

Quand on évoque cette merveilleuse citation, on rappelle systématiquement le caractère explorateur infatigable de l’homme, qui ne pourra c’est évident se contenter de la Terre pour toujours, il est d’ailleurs déjà allé sur la Lune.

Étant pour ma part réfractaire à cette prophétie que je trouve particulièrement prétentieuse, je réponds toujours à qui la prononce devant moi que la ville d’Arcachon est elle-même considérée comme le berceau des huîtres, et que celles-ci semblent s’y épanouir sans ressentir le besoin d’une migration en Île de France. Je profite toujours de l’occasion pour questionner mon interlocuteur sur ses propres penchants d’explorateur, lui rappelant que lui et moi vivons au milieu de quantité de gens qui n’ont jamais exploré de terres nouvelles et n’en souffrent guère, que les animaux ont tous de leur côté étendu leur territoire chaque fois qu’ils le pouvaient, que le mot « explorer » possède enfin un sens exclusivement terrestre.

Pour illustrer ce dernier point imaginons en effet un navire d’explorateur abordant une terre inconnue. Une fois accosté l’explorateur pourra constater – sans doute n’y prêtera-t-il pas attention tant il trouve cela normal – que la température, l’air, la pression, la gravité, la nourriture, le cycle des jours et des nuits y sont les mêmes qu’ailleurs.

Scénario différent pour l’humain de l’espace posant le pied sur le rivage d’une mer de méthane, où règne une température inférieure à 200 degrés, écrasé par son poids de 500 kg ainsi qu’une pression de 400 atmosphères terrestres, où l’eau est glace plus dure que la pierre, la nourriture inenvisageable, un ciel couleur de soufre et une atmosphère à l’odeur infecte et dénuée du moindre atome d’oxygène, des paysages de carte postale propres à susciter une violente nostalgie d’une certaine planète bleue.

Pourquoi parler d’huîtres ? Parce que je soupçonne M. TSIOLKOWSKI de taquiner le lecteur quand il mêle dans une même phrase deux sens différents d’un même mot. Le bébé ne quitte pas son berceau par grandeur d’âme mais parce qu’il est soumis à un processus de croissance qui rend son petit lit inconfortable en quelques mois. Il en va de même pour les oisillons. Le berceau qui nous a vu naître, que ce soit une cité, une région, une planète est autre chose qu’un petit lit de bois. Si l’abandon rapide du petit lit est inéluctable, la région qui m’a vu naître ne me dicte nullement de m’en échapper, elle est assez grande et généreuse pour moi et ceux qui y vivent. Au nom de quoi m’y accomplir serait-il le signe d’un inachèvement indigne ?

 

Qu’est-ce qu’un ovni ? Dans l’absolu la question n’aurait pas de sens car l’ovni n’en est plus un dès qu’on sait ce que c’est. L’ovni peut se définir au moins comme un phénomène aérien dont la nature échappe au témoin, par son aspect, son comportement, l’état de peur, au mieux d’excitation que sa vision va durablement provoquer en lui.

Bien souvent, un témoin va qualifier d’ovni ce qu’il n’aura pas été en capacité d’identifier, en raison de sa faible expérience du ciel nocturne par exemple. C’est souvent le cas pour des planètes brillantes comme Venus ou Jupiter que d’autres témoins plus aguerris auront reconnues par habitude.

Il arrive cependant qu’un témoin, ou un groupe de témoins rapportent des comportements qui ne sont tout bonnement pas compatibles avec nos lois terrestres comme l’accélération, le brusque changement de direction. Ces cas ne sont pas seulement non identifiés, ils sont non identifiables, du moins en l’état actuel de nos connaissances. Ces témoignages existent et posent indiscutablement question.

Une tendance forte et toujours actuelle est d’assimiler volontiers un ovni, donc au sens large un phénomène aérien non identifié, à une preuve de vie extraterrestre, en l’occurrence un vaisseau venant d’une planète, contenant des occupants pourvus d’une intelligence supérieure, venant visiter la Terre et en particulier l’homme doté d’une intelligence telle qu’elle vaut le coup de venir de loin pour l’admirer ou l’étudier.

Ou peut-être le contrôler quand il joue avec le danger, ce qui nous ramène aux centrales nucléaires par exemple. On peut noter que depuis qu’on soupçonne celles-ci d’inquiéter le monde des étoiles et susciter des visites, rien ne s’est produit pour nous ramener dans le droit chemin. A moins que des courriers classés secret débordent des armoires des gouvernements mondiaux, tous à l’unisson pour une fois, ça fait plaisir à voir.

On imagine volontiers ces visiteurs comme des humanoïdes bipèdes. On entend parfois des propos convaincus qu’une grande intelligence va inévitablement de pair avec cette architecture. Ces créatures auraient de grands yeux, une grosse tête pour renfermer tant d’intelligence. Il est amusant de constater que les témoins d’extraterrestres déambulant librement ou capturés (Rosswell), les décrivent non seulement bipèdes et humanoïdes, mais pourvu de jambes s’articulant dans le même sens que pour nous autres plantigrades, que leur visage horrible possède cependant un triangle nasal, un menton, une petite bouche fine et non la large gueule de nos animaux, deux yeux au regard parallèle comme nous et au contraire de nombreux oiseaux ou mammifères. En fait ce sont des humains, ni plus ni moins, juste avec un accent d’une autre planète.

J’observe que les hommes et les pingouins semblent les seules créatures bipèdes verticales sur Terre. Il convient donc d’ajouter dans cette rare posture tous les extraterrestres de toutes les galaxies, ceux qu’on aperçoit comme ceux qu’on imagine, qu’on dessine. Tous dotés d’un visage monstrueux, de mains à deux ou cinquante doigts mais bipèdes, debout, de taille vaguement humaine 1m30 à 2m50, sur deux jambes, proportionnées et articulées telles celles de l’homme, dotés d’un triangle nasal au sein d’une face plate sans museau, d’un menton, d’une fine bouche. La place de telles représentations ne peut être selon moi que la poubelle.

Regardons la vie dans sa diversité terrestre autour de nous : les jeunes enfants font des câlins aux chiens, qui sont pourtant physiquement différents de nous au point qu’ils devraient nous donner des cauchemars. Qui aurait su dessiner un poisson, un oiseau, un chien s’il n’en avait jamais vu ? Nous ne savons pas dessiner une créature inconnue autrement que sous une forme vaguement humaine, mais toujours effrayante. Une exception notable avec le petit personnage de cinéma E.T. l’extra-terrestre, certes disgracieux mais appelant les tendres câlins d’enfants. Mais lui aussi vertical, décidément.

A ceux que j’entends se demander si nous sommes seuls dans l’univers, je leur réponds toujours avec une affirmation qui les offusque : « oui nous sommes seuls, absolument seuls dans l’univers, il n’y en a pas d’autres, nous sommes les seuls êtres humains, les autres ne le sont pas« .

 

Changer de planète le moment venu. Voilà un lieu commun auquel chacun ne demande qu’à croire.

Contrairement aux animaux et autres géraniums qui ne survivront pas à l’agonie de la Terre, l’homme a la capacité et même le destin – ou du moins c’est juste une affaire de quelques années, pas de soucis – d’embarquer le moment venu vers une planète d’accueil où tout repartira de zéro. Quelle chance on a d’être un humain.

Il reste à trouver la planète jumelle de la Terre, il en existe tellement qu’on n’aura que l’embarras du choix. Un chantier magnifique – peut-être d’un optimisme et d’un narcissisme éhontés – et qui présente si peu de difficultés.

Repérons d’abord notre planète jumelle. Comment fait-on ? C’est simple, il suffit d’aller tout droit dans n’importe quelle direction et on ne manquera pas d’en trouver une, car statistiquement il y en a des milliards de milliards.

Sauf que les exoplanètes qu’on étudie depuis peu nous suggèrent déjà de grosses différences. En fait, nous autres créatures façonnées et bichonnées par la Terre depuis si longtemps, nous sommes extrêmement attachés à la moindre de ses caractéristiques. Nous trouvons inconfortable une température s’écartant de 10 malheureux degrés de ce qui est attendu. Nous avons des palpitations à 4000m d’altitude, une hauteur indécelable visuellement à l’échelle d’une Terre qui en mesure 12.000.000, une magnétosphère plus ténue et ce sont des radiations mortelles reçues. Quant au poids des individus variant selon la masse de la planète hôte, la coquetterie risque de rendre ce point crucial.

Y a-t-il tant de planètes aussi jumelles que désirées ? Les planètes sont des grappes de quelques grains autour des étoiles. Or il n’y a pas tant d’étoiles que cela, du moins près de nous. La plus proche est à 4 années-lumière, ensuite jusqu’à 10 ou 20 années-lumière on en compte une vingtaine ou guère plus, c’est peu.

Pour nous rendre si loin, la moindre des choses serait déjà de voyager aussi vite qu’un rayon de lumière. Atteindre la vitesse de la lumière nous est cependant, autant que nous le sachions, impossible en raison notamment de la masse dont nous sommes pourvus, qui exigerait la mobilisation d’une quantité infinie d’énergie. Il faut se contenter de moins, et donc se traîner à la vitesse d’une mobylette de l’espace.

Sans compter que pour voyager vite, il faudrait d’abord accélérer pour atteindre la vitesse de croisière, soit passer de 0 km/s à 300.000 km/s. Et notre petite nature humaine de chair et de sang n’aime pas du tout cela. Si l’on a tous pu constater que se déplacer en TGV à 300 km/h ne nous incommode point, en revanche l’accélération nous tue (la vraie, pas celle du TGV, d’une grande douceur). L’accélération maximale que l’on supporte naturellement est celle équivalant à la pesanteur terrestre que les spécialistes nomment g. Une accélération de 2 ou 3 g est supportable quelques instants mais, comme à la foire foraine, on est content quand cela s’arrête. Les astronautes sont entraînés à en supporter davantage, mais pour une durée aussi courte que possible. Bref, pour atteindre une vitesse élevée, comme celle de la lumière si tant est que cela soit un jour possible, il faudrait prendre notre temps, patienter une bonne année en accélérant continûment à 1 g. Cette fragilité de notre chair à l’accélération, à laquelle s’ajoute une espérance de vie de moins de 100 ans pour les individus ne laisse pas présager le survol d’un choix immense de planètes.

Une bonne idée (parions qu’elle germerait dans la tête de certains décideurs) ne serait-elle pas de retenir une planète imparfaite quoique non mortelle, pas trop compliquée à atteindre, qu’on réserverait au très grand nombre de candidats disons de 2e classe, non fortunés, et en chercher plus soigneusement une belle autre où l’on serait plus léger sur la balance pour les personnes dotées d’un portefeuille plus adapté à la situation.

Soyons réalistes. Même en nous congelant pour supporter toutes ces années de voyage, même en faisant se succéder quantité de générations dans l’astronef, on n’irait pas loin. Je crains que dans le domaine accessible au simple mortel fragile et éphémère que nous sommes, même doté du destin de premier ordre que l’on sait, bien peu de planètes conviendraient sinon aucune.

Pour mieux se représenter le problème d’échelle des distances et des vitesses, imaginons que nous habitions une ville particulièrement huppée, dans un pays très riche, où un simple repas au restaurant coûte 5000 €, qu’un loyer d’appartement se chiffre en dizaines de milliers d’euros mensuels, qu’une voiture de tous les jours en coûte 25 millions, et qu’à l’autre bout notre salaire mensuel ne soit que de 500 euros. On se rendrait vite compte que nos revenus sont incompatibles avec le train de vie en vigueur, qu’il existe un problème d’échelle entre monnaie des ressources et monnaie des besoins, l’unité de compte n’est pas la même.

L’espace, c’est pareil. La vitesse, celle de la lumière, n’a pas les moyens d’arpenter l’univers. Les distances entre les corps cosmiques sont si colossales qu’elles ne semblent pas faites pour être parcourues, du moins en des laps de temps aussi microscopiques que les durées humaines. Considérons la galaxie d’Andromède notre plus proche voisine, qu’on peut d’ailleurs voir à l’œil nu. Il a fallu 2 millions d’années pour que sa lumière atteigne nos yeux. Quant aux dimensions de notre propre Galaxie bien de chez nous, celle-ci est large de 150.000 années-lumière. Une traversée d’agrément qui n’est pas vraiment à la portée d’une mobylette de l’espace.

Un escargot doté d’une espérance de vie de papillon se lancerait-il dans la traversée de l’Afrique ?

Et si des solutions scientifiques pouvaient malgré tout exister, consistant à trouver par exemple comment s’affranchir de notre masse qui nous freine tant ? On pourrait aussi chercher comment réduire l’espace en le repliant ou le dépliant sur lui-même le long d’une sixième dimension, l’aspirant devant et le replaçant derrière, nous infiltrant entre deux ou trois membranes spatio-temporelles, quand les pauvres humains du xxe siècle le parcouraient bêtement kilomètre par kilomètre.

Et tant qu’on y est, pour éviter des milliers de déconvenues il serait bien utile de mettre au point un détecteur puissant de planète jumelle de la Terre, celle qui recopie au millimètre ses caractéristiques fondamentales qui nous sont si chères : température, pression, gravité, composition atmosphérique, bouclier magnétique, rythme des jours, de l’année, cycle de saisons, nourriture abondante et goûteuse, odeurs de printemps agréables, paysages d’automne admirables, ciel bleu aux nuages tranquillement poussés par le vent, une belle lune pour le romantisme, une terre fertile, avec en option une population locale amicale et zéro microbe … Une définition plus complète que le seul terme journalistique « habitable » affirmé chaque fois qu’une planète lointaine où il est supposé y couler de l’eau est découverte. L’eau fraîche c’est bien mais même en y ajoutant l’amour, cela reste une carte d’identité trop succincte pour déclencher un exode interplanétaire. Idéalement la planète jumelle devra nous faire oublier la Terre et ne pas nourrir la belle légende nostalgique de la planète bleue de nos ancêtres, celle qui n’avait pas trois soleils et huit lunes dans le ciel.

Même si les avancées scientifiques utopiques imaginées ci-dessus trouvaient un fondement, encore faudrait-il trouver le temps de les étudier, de les théoriser, les modéliser, les comprendre, les digérer … Un long et gros investissement de recherche scientifique.

Seulement voilà, nous aimons la Science, mais avons tendance à apprécier davantage encore son sous-produit qu’est la technologie. La Science est lente, réclame des budgets chiches qui ne tombent pas du ciel, raisonne en long terme, apportant savoir et sagesse, tandis que la technologie produit plein de choses sympa, des appareils, des bidules, de la musique, des films, des téléphones, des choses propices aux affaires florissantes, aux marges substantielles, aux marchés juteux, toujours à court terme de façon à enchaîner les nouveautés à bonne cadence.

Et aussi toute la pollution induite, qu’on ne veut pas voir, dans le ciel toujours plus de satellites dont on a tout le temps de se questionner sur la façon de les décrocher le jour où ils ne serviront plus et continueront d’obscurcir les cieux de la nuit et du jour.

Ce temps lointain de la propreté n’est pas encore venu, consommons, buvons, dansons. Ne nous trompons pas de destin, nous n’avons pas celui de nettoyer mais de trouver d’autres coins bien propres à salir plus loin. Parions que la science, sage et lente mais aussi source de courses mercantiles rapides et sales, aura détruit la Terre, du moins notre écosystème avant d’avoir trouvé comment la remplacer.

Notre planète de rechange n’existe pas. Elle serait hors de portée. Il faut renoncer à ce plan B providentiel qui détourne notre attention ailleurs, plus tard. Notre planète où il fera bon vivre, pour nous autres humains de chair et de sang, ça ne peut être que notre Terre.

D’ailleurs pourquoi diable accepte-t-on de regarder nos dégradations s’y dérouler sans bouger, sans avoir le cœur gros ni ressentir la culpabilité de briser le sol terrestre sous nos pieds ingrats ?

Je ne fréquente guère les églises. Je crois pourtant savoir que les religions ont su désigner les cieux et leurs paradis comme de véritables demeures à la mesure de l’homme, le moment venu. Mais laquelle a pensé à présenter la Terre comme un lieu sacré elle aussi ? La religion chrétienne en fait un simple purgatoire, un lieu de souffrance de tous les jours, où la sueur et les pleurs nous purifieront pour un futur joyeux. Il est vrai que la religion chrétienne fut fondée en des temps où la Terre était un univers gigantesque, non fini, sans forme, on ne lui prêtait pas encore un statut de bulle de vie minuscule, à l’équilibre précieux et fragile.

Comment ressentir l’amour d’une Terre mère alors qu’on ne nous a jamais appris à la voir autrement que vulgaire, inconfortable et punitive ? Aujourd’hui, nous avons à l’esprit l’écologie, le geste bon pour la planète. Il ne devrait pas s’agir de simples gestes pour soigner, panser une plaie, ni même la sauvegarde intéressée d’un environnement dont nous réalisons que nous en avons besoin. Il devrait s’agir de gestes d’amour, pour une planète unique, notre minuscule bulle de vie, celle qui nous a façonnés depuis 2 milliards d’années, avec qui nous faisons corps, celle dont la chaleur de son Soleil, le bleu du ciel, les couleurs des fleurs, le parfum de la vie s’éveillant le matin sous la rosée font battre notre cœur. Ne nous trompons pas, c’est bien elle le Paradis. Au dehors de cette minuscule bulle de vie bleue perdue dans l’immensité de l’univers glacé, tout est poison brutal et agonie immédiate. La Terre est un bien sacré, bien plus que le ciel, elle n’a jamais cessé d’être notre passé et notre seul avenir, notre tout. Il faut enfin réaliser qu’on l’aime et en prendre soin au-delà du misérable statut que les grimoires des prêtres lui assignent. Non, la Terre n’est pas un lieu temporaire qu’on jette après usage tel un mouchoir en papier. Elle n’est pas un réservoir d’ordures, de bouteilles en plastique, de molécules qu’elle ne produit pas naturellement et qui l’asphyxient. L’homo bellicus detritus ne porte pas dans son génome le principe d’une mue périodique le menant par sauts de puces de planète en planète, toujours plus vierge, accueillante, laissant sans remords la précédente dévastée et ses dernières créatures desséchées. Les religions se trompent, le savant Tsiolkowski est bon conteur mais vain prophète.

 

Dans chaque maison on trouve une bibliothèque, parfois juste un petit meuble, une simple étagère avec quelques livres ou davantage, auxquels on est attaché. Parions qu’on y trouve souvent un livre d’astronomie, surtout s’il y a des enfants.

Ouvrons ce livre sur une page au hasard, nous en verrons une sur le soleil, une autre sur les comètes, les nébuleuses, les constellations, la Lune … Il y en a même une sur la Terre. On y apprend tout sur le cycle des saisons, l’inclinaison de l’axe de rotation, sa distance au Soleil, Mais jamais un mot sur la vie qu’elle abrite, sur les processus biologiques dont elle est le théâtre. Cela ne semble pas être le but d’un manuel d’astronomie. Ainsi, depuis notre enfance nous voyons ces images dont le vivant est omis, et facilement nié ou tempéré dans la bouche des astronomes. On nous dit qu’il est peu probable qu’on en trouve ici, impossible qu’il se déroule là. Très vite des questions plus insistantes feront surgir le thème des petits hommes verts qui déclencheront sourires voire hilarité. Comment croire en l’existence même de l’homme, de la vie sur Terre tant ce phénomène est décrit comme improbable et risible. On ne nous a jamais appris à imaginer la vie ailleurs. A tel point que les questions qu’on ose se poser aujourd’hui sont maladroites, axées sur notre modèle, ce questionnement n’a pas d’histoire.

Jusqu’à présent, quand on tournait un petit télescope vers un astre, on reconnaissait la page du livre, certes en beaucoup plus petit. Aujourd’hui, on envoie dans l’espace des instruments aux yeux perçants dotés de multiples talents, capables de détection à un niveau de détail encore jamais vu. Nos yeux voient désormais au-delà de ce qu’aucun livre d’astronomie n’a eu l’ambition de montrer. Pourquoi dans ces conditions ne pas s’attendre à voir des choses nouvelles, que nous n’avons jamais été préparés à voir. Cela se produit parfois, et si d’aventure un lien est suggéré avec un possible phénomène vivant local, la réaction sera toujours et encore hostile, la suggestion d’emblée écartée car jugée puérile, on argumentera que les petits hommes verts sont l’explication la moins probable. C’est sans doute vrai, mais cette vision montrant un univers fait de feu et de pierres parait maintenant dogmatique, anachronique, il manque quelque chose. D’ailleurs nous existons, aussi improbables que nous soyons.

 

Viennent-ils nous visiter ? Longtemps le mot ovni a évoqué pour beaucoup les soucoupes volantes. Celles-ci venant de l’espace et pilotées par des visiteurs intéressés par quelque chose, peut-être nous autres les hommes, qui maîtrisons les technologies, qui allons dans l’espace, détenons le moyen de tous nous détruire avec les bombes nucléaires ou la saleté chimique, bref une espèce sans doute bien intéressante ou inquiétante. Mais c’est peut-être tout autre chose qui les attire.

Le mot ovni – objet volant non identifié – se veut neutre et désigne sans préjuger d’un quelconque scénario sous-jacent toute observation céleste n’ayant pu trouver d’explication, quelle qu’en puisse être la nature. Mais la soucoupe n’est jamais loin dans les esprits. Sinon pourquoi continuerait-on de parler d’« objet » ? et pourquoi prétendre qu’il « vole » ? Les nuages sont un phénomène aérien, ils ne volent pas et ne sont pas des objets. Les anglo-saxons se sont montrés tout aussi tendancieux avec leurs unidentified flying objects … Et reconnaissons que le mot « ovni » évoque la forme ovoïde, l’œuf … Comment pourrait-il être neutre ?

Aujourd’hui on pense avoir trouvé la meilleure formule, on dit phénomènes aériens non identifiés, voilà pour la neutralité. Mais peut-être n’en pense-t-on pas moins …

Pourquoi après-tout la piste du visiteur curieux serait-elle à écarter d’un revers de main ? Certes, venir admirer les performances d’humains allant dans l’espace (enfin juste sur la Lune, enfin juste une fois, enfin jusque une dizaine d’hommes surentraînés et hyper courageux) quand on maîtrise le voyage intersidéral en vaisseaux aux performances inouïes, cela n’est pas crédible. Seraient-ils plutôt des surveillants de l’espace, alertés par une technologie hautement destructrice tombée entre les mains d’une espèce primitive et bagarreuse ? Vu que depuis le temps ces bons vigiles n’ont pas décidé d’intervenir, même en période de crises majeures (Tchernobyl, Fukushima), c’est que la raison de leur visite doit être encore ailleurs. En quoi notre planète Terre pourrait-elle bien constituer une curiosité ? Mais la vie bien sûr ! Sauf qu’actuellement on en est à se demander si les processus biologiques ne sont pas généralisés un peu partout dans l’univers. Alors pourquoi la Terre ?

Le terme de vie est vague. Jusqu’au début du XXe siècle, on en ignorait tout. Bien sûr on savait comment faire des enfants, mais ce qui pouvait bien se passer au lendemain de la conception restait du domaine du « mystère de la vie ». Certains savants ayant constaté que leur fils leur ressemblait soutenaient la théorie qu’au cours de la grossesse la femme héberge et développe l’embryon que seul l’homme fournit. Ses collègues tout autant perspicaces ayant remarqué le contraire, à savoir que certains enfants ont les traits de leur mère penchaient pour une future mère détenant en elle l’embryon minuscule, tandis que le rôle de l’homme ne serait que de déclencher les choses …

Ce qui revenait de toutes façons à penser que dans l’un et l’autre cas, l’embryon contiendrait en lui-même en plus petit encore ses futurs embryons, eux-mêmes contenant les leurs et ainsi de suite. Ce paradoxe infini était résolu par la foi en un mystère de la vie, insondable, impénétrable, divin en somme.  Et puis on a progressé. On a compris, on avait tout faux. Il n’y a pas de paradoxe. Le mécanisme reste extrêmement complexe, il faut des ordinateurs pour le représenter, les nombres en jeu sont colossaux, les rubans de macro molécules d’une longueur surhumaine mais d’une certaine façon point de mystère dans le mécanisme, on est capable de le comprendre, donc bien indigne d’un dieu tout puissant. La femme et l’homme apportent chacun la moitié non pas de la cellule mais du code de fabrication de la cellule de base. Pourquoi n’y a-t-on pas pensé avant ?

La femme a en plus il est vrai le rôle d’héberger, de développer le bébé, de le nourrir de son sein quand il nait et de tant d’autres choses. Son mari ne s’en tire pas trop mal finalement. Voilà pour les processus biologiques, qui existent probablement ailleurs, à la faveur de conditions propices encore mal connues. Seulement voilà, la vie ailleurs se développe-t-elle sur le modèle terrestre ? Assiste-ton partout à l’apparition d’organismes multicellulaires, à reproduction sexuée, renouvelant leurs cellules continûment jusqu’à la vieillesse puis la mort inexorable ? Existe-t-il une variabilité des espèces, une évolution, un instinct de conservation qui va pousser les individus à maintenir leurs métabolismes coûte que coûte, s’échiner à courir après la nourriture, à respirer plutôt que s’abandonner à un confortable arrêt des processus vitaux.

Il est possible de regarder la Terre comme une planète stable. On prête à la Lune un rôle dans cette stabilité. Ainsi la vie de type terrestre est peut-être une manifestation fort rare, ayant eu la chance d’ajouter à une succession d’heureux hasards, celle de disposer d’un temps colossal pour pousser très loin cette chimie évolutive et volontaire, là où le vivant reste primitif et éphémère ailleurs. Voilà qui pourrait expliquer ces processions venues d’ailleurs, fort timides malgré tout.

 

Mais qui sont ces voyageurs en soucoupe ? Et si c’était des sous-dieux ?

Un jour je me suis risqué à articuler ce terme de mon invention, et mon interlocuteur m’a immédiatement coupé : « alors toi tu es partisan de la théorie des anciens astronautes » … Je lui ai répondu ne pas connaître cette théorie, mais ne jamais censurer mon imagination.

En effet, si le savoir est enseigné à l’école par des professeurs diplômés de matières nourries par d’infatigables chercheurs, la foi est laissée au domaine de l’appréciation de chacun. Ainsi pouvons-nous être croyant, souvent d’un seul dieu créateur de tout et omniscient, ou bien être non-croyant et disciple de la Science seule qui explique presque tout et finira d’expliquer le reste bientôt. Entre les options tout Dieu et zéro Dieu, point de nuances. Ainsi le Dieu le Père qu’on nous présente n’a pas de subalternes chargés de créations de moindre importance, et de l’écoute de prières simples et redondantes. Il y a bien les mystérieux anges mais leur statut semble différent car Dieu est de toute façon unique, c’est le principe.

Alors moi je tente la question, pourquoi pas des sous-dieux de tous grades ? J’en donne la définition rapide : ils seraient plus forts, plus intelligents, plus anciens dans l’univers que nous autres par exemple, mais à la différence de Dieu tout puissant, la compréhension de certaines de leurs œuvres resterait à la portée de certains humains de haut vol, en particulier lorsqu’ils s’aident d’outils comme les ordinateurs.

Ainsi la biologie terrestre pourrait avoir été créée par un type particulier de sous-dieu aux compétences d’ingénieur chimiste, c’est pour cela que nous avons été capables d’en comprendre le principe moléculaire, fort récemment, et même de nous dire parfois que si nous avions un cerveau plus vaste, nous aurions fait pareil.

Pourquoi introduire la notion de sous-dieu ? Parce que nous autres humains en sommes bel et bien un exemple. Nous voilà en capacité, enfin c’est tout comme, de nous rendre sur Mars et même d’y planter des organismes terrestres génétiquement modifiés par nous-mêmes, avant de repartir comme si de rien n’était. On sait faire. Et un jour, dans un million d’année, les créatures implantées dans le sol martien auraient peut-être évolué, certaines seraient capables de s’interroger, de penser. Et alors bien sûr, toujours les mêmes questions : que faisons-nous sur cette planète, qui nous y a créés ? Un Dieu unique et omnipotent serait invoqué. Pourtant, en l’occurrence ce sont juste des hommes qui se sont amusés à cela. Ils ont fait comme Dieu mais n’en sont pas. Disons qu’ils sont des sous-dieux, capables de performances hors de portée de ces sympathiques radis martiens. Il se peut que parmi leurs meilleurs penseurs, certains disent : Si c’étaient des sous-dieux ou d’autres voyageurs en soucoupe, voilà longtemps qu’ils seraient venus nous rendre visite … Eh bien non, on a mieux à faire, d’ailleurs l’espèce humaine s’est peut-être éteinte dans l’intervalle. Quoi qu’il en soit nos radis martiens ne nous intéressent plus. Il leur reste à se poser sans fin de belles questions existentielles.

 

Y a-t-il de la vie ailleurs ? Pour le savoir, les savants ont mis au point une machine extraordinaire, un télescope spécialisé envoyé sur orbite, capable de détecter les planètes habitables. On ne sait pas vraiment si elles sont habitées, mais c’est déjà une avancée. Après tout si la vie existe ailleurs, ce sera sur une planète habitable, donc bornons-nous pour l’instant à chercher les bonnes planètes.

Un enfant de dix ans s’offusquerait. Il dirait « mais qu’est-ce qui empêche d’imaginer des formes de vies différentes, sur des planètes très différentes de la Terre ? »

Les enfants dans leur innocence ignorent que les recherches ne peuvent être menées que grâce à des budgets, alloués par des décideurs qu’on aura réussi à convaincre en leur promettant de chercher ce qu’on connaît le mieux, c’est-à-dire nous-mêmes, pour un taux de succès plus prometteur que si on cherche par ci par là en espérant trébucher sur la découverte ultime.

Nous cherchons donc des planètes qui tournent autour de leur étoile, comme la Terre, dans une zone où l’eau, si importante pour nous, est liquide. Trop près de l’étoile, l’eau ne serait que vapeur, trop loin, elle serait glaçon.

Rechercher ces conditions clémentes est un bon signe, on pense enfin possible de trouver la vie ailleurs, l’esprit s’est ouvert à ce genre de choses. Mais les enfants n’ont pas tort, le critère est mesquin. Comment s’y prend d’ailleurs la machine pour trouver ces planètes, est-elle munie d’yeux grossissants, goûte-t-elle l’eau à distance pour apprécier sa tiédeur ? Non, c’est beaucoup plus empirique. Partant du principe qu’une planète masquera une partie, même toute petite de l’étoile lorsqu’elle passera devant, il suffit de guetter une baisse de luminosité ponctuelle et régulière. Bien sûr ça ne marche que pour les planètes qui passent entre nous et l’étoile, les autres ne seraient pas détectable de cette façon. Le détecteur de planète possède un algorithme très pointu qui va, en fonction de l’assombrissement, de sa durée, d’autres paramètres compliqués, déduire à quelle distance elle évolue de son étoile, de la chaleur qu’elle reçoit et donc si l’eau coule ou gèle. Enfin on ne sait pas non plus s’il y a réellement de l’eau mais la planète retenue sera déclarée située en « zone habitable ».

Ce qui est tout de même remarquable dans cette quête du vivant, c’est que mine de rien elle connaît actuellement deux approches complètement différentes, l’une active, l’autre passive. La première, que je viens d’évoquer se déroule loin de nous et a en tête une vie de type terrestre, l’autre serait tout près de nous et personne n’y avait encore pensé, à l’intérieur du système solaire mais cette fois pas sur Terre.

Faisons une expérience, dans la rue demandons à des passants de nous réciter dans l’ordre les planètes du système solaire. Parions que ces personnes se prêteront de bon cœur à ce petit jeu et sauront donner les noms, parfois dans l’ordre et sans en oublier aucune. Bien sûr il y a le cas Pluton dont tout le monde a bien retenu qu’elle ne doit plus être considérée comme une planète.

Le mot planète est si beau et si associé à la vie, réelle, imaginée, recherchée qu’on oublie facilement qu’il y a d’autres choses dans le système solaire. Et d’abord qu’est-ce qu’une planète ? Pour des passants normalement informés des choses du ciel, une planète tourne autour du Soleil et s’appelle Mercure, Venus, Mars, Terre, Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune, Pluton, ah non pas Pluton. Un peu simple comme définition. Mais j’ai pourtant l’impression qu’il n’y en a pas d’autre, au point que les spécialistes ont dû en concocter récemment une spécifique d’où est opportunément exclue Pluton, la planète naine. Et Jupiter, la planète géante, on l’exclut aussi du coup ? Non là c’est bon on la garde.

La mot planète a été créé par les grecs de l’antiquité et signifiait « astre errant ». Nos ancêtres, infatigables observateurs du ciel avaient en effet remarqué que parmi les « vraies étoiles », fins points de lumière conservant inexorablement leurs écartements mutuels, certaines faisaient un peu n’importe quoi et semblaient suivre une route en toute autonomie et même parfois disons-le en toute fantaisie. Ces drôles d’étoiles étaient qualifiées d’« astres errants » faute de mieux. Ces planètes étaient Mercure, Venus, Mars, Jupiter et Saturne. Quant à Uranus, Neptune et Pluton les anciens grecs ne les connaissaient pas. La Terre, elle, n’était pas une planète mais une sorte d’univers illimité et diffus placé au centre de monde.

Aujourd’hui, plus de raisons en principe de continuer à les nommer ainsi, ces astres n’errent point, ils décrivent des orbites elliptiques de longueurs et durées différentes autour du Soleil, soumis sans aucune fantaisie à la loi de Newton. La Terre, notre point d’observation est elle-même embarquée dans cette ronde. Les « vraies étoiles » sont quant à elles bien plus loin, assujetties à cette même loi mais dotées d’un mouvement propre indécelable à notre échelle de temps. Voilà qui explique le désordre causé dans notre ciel par ces astres errants.

La Terre n’est pas seule, la Lune l’accompagne. Ce système binaire n’est pas une exception. Si on ne connaît pas de « lunes » à Mercure et Venus, en revanche Mars en a deux : Phobos et Deimos, Jupiter en a une vingtaine et même plus, Saturne tout autant, Uranus et Neptune ne sont pas en reste et même Pluton, celle qu’on ne doit plus nommer, en possède une. Citons quelques noms de lunes : Titan, Europe, Ganymède, Ariel, Miranda, Triton …

Il est à parier qu’aucun de nos passants n’aura pensé à comptabiliser quelques lunes, dont la nôtre, dans son énumération. Les lunes de planètes semblent avoir beaucoup de mal à exister aux yeux du public.  On leur réserve un statut à part. Combien de fois ai-je entendu les adultes me répondre, « non la Lune n’est pas une planète, c’est un satellite ». Ou bien « c’est un astre ». Or si l’on exclut les nuages et les pigeons, tout ce qui est dans le ciel est un astre, donc la définition est faible. Et tout ce qui se trouve dans le système solaire est soumis à la même loi de Newton et se trouve donc satellite de quelque chose. Une planète serait dans ce cas définie par son seul parcours direct autour du soleil quand les lunes tournent autour d’une planète qui tourne autour du soleil. Voilà une distinction qui parait bien dérisoire au regard d’une loi de gravitation commune. Pour discriminer les lunes, il serait plus judicieux de considérer leur histoire, et ainsi de constater, peut-être, un âge significativement différent par exemple. Mais visiblement les astronomes ne s’appuient pas sur cette donnée qu’ils ne possèdent pas toujours et pas de façon claire.

Les lunes sont pourtant – exceptées les plus minuscules – rondes, de taille parfois comparable à Mercure. On y trouve de l’eau, des atmosphères, des paysages. Alors pourquoi tant d’ostracisme ? Les planètes historiques seraient-elles un groupe tellement plus homogène ? On ne peut pas vraiment le dire. Entre Mercure, très chaude, minuscule, rocheuse et Jupiter, bulle de gaz géante siège permanent d’ouragans d’ammoniaque, on n’a pas l’impression d’avoir affaire à des jumelles. Saturne flotterait sur l’eau. Neptune est si loin qu’un froid éternel y règne … Quelle famille. Quitte à opter pour un regard neuf concernant les planètes naines, les astronomes auraient bien pu y englober aussi les fameux « astres errants » et conclure que la notion de planète ne possède aujourd’hui plus guère de sens scientifique sérieux.

Quand s’est posée la question de savoir si la vie existait ailleurs, c’est vers les planètes qu’on s’est tourné en premier et elles seules. Les astronomes raisonnaient comme les passants dans la rue. Mercure ne pouvait abriter de vie, il y fait trop chaud. Venus non plus, outre sa chaleur de surface, l’atmosphère de CO2 est 100 fois plus lourde que l’air terrestre. Mars, on l’a observée à l’aide de puissants télescopes et de robots et on reste bredouille à ce jour. Jupiter et ses poisons déchaînés sûrement pas, Saturne idem, s’enfonçant par ailleurs dans le froid loin d’un soleil devenant tout petit dans le ciel. Uranus et Neptune, si froides elles aussi, et Pluton, un désert glacé absolu.

Le passage en revue des planètes était vite fait et la conclusion était qu’il n’y a pas de vie, hormis sur Terre, dans le système solaire.

Mais parallèlement à une démarche délibérée de recherche de zones habitables parmi les exoplanètes, la vie vient elle-même s’inviter de l’intérieur du système solaire, les esprits des chercheurs étant prêts désormais à envisager les choses autrement, en regardant maintenant du côté des lunes.

Non pas qu’on y ait déjà trouvé la vie, mais on regarde désormais attentivement certains phénomènes récemment découverts et révélant la présence d’eau et … de chaleur, même dans la lointaine lune de Saturne Encelade et ses intrigants geysers. Pour receler de la chaleur, point d’obligation de se trouver dans une zone habitable finalement. Les effets gravitationnels de marée exercés par les planètes géantes sur leurs lunes sont capables de générer cette donnée précieuse. Dans cet esprit la Nasa se prépare à aller visiter la lune de Jupiter Europe, non sans mille précautions pour ne pas polluer dramatiquement toute vie qui s’y épanouirait à notre insu.

Au loin une vie telle qu’on l’a imaginée, un rien anthropomorphique, et une autre piste tellement près de nous qu’on ne la voyait pas, celle de phénomènes biologiques tels qu’on n’a pas idée, c’est ça qui est nouveau. Plus qu’à observer, les yeux grands ouverts.

 

Des voyageurs de l’espace : Ayons une pensée pour les anciens habitants de l’île de Pâques. Voilà une île toute petite perdue au milieu de l’océan pacifique. Les peuples qui y vivent en ces temps reculés n’ont alors jamais vu d’autres terres, d’autres hommes. Aussi loin que ces bons marins aient navigué ils n’ont jamais vu autre chose que de l’eau. Leur univers est le sol sous leurs pieds, autour est l’infinité du ciel et de l’eau. Parfois ils imaginent que loin, très loin se trouvent d’autres îles, et d’autres peuples. Des légendes anciennes rapportent les faits de visiteurs étranges au grand savoir, venus les voir au temps des lointains ancêtres dans leur énorme embarcation poussée par le vent. Quelle est la part de vérité dans ces légendes, nul ne le sait.

Voilà pourtant qu’un jour un autochtone, grand rêveur portant ses yeux toujours au loin, croit apercevoir une forme lointaine à l’horizon. Le cœur battant d’émotion, il la décrit, c’est une embarcation qui glisse lentement sur la surface, on y voit une sorte de voile très haute. Le villageois n’en croit pas ses yeux, il ne sait s’il doit être heureux ou inquiet de cette apparition. Faut-il se cacher et observer de loin, alerter les autres ? L’observateur ne peut pour l’instant détacher les yeux de cette forme mystérieuse, qui avance tout doucement et semble se rapprocher. Il se décide à aller vers ses congénères, ne pouvant rester seul avec cette découverte extraordinaire, il court, crie, appelle les villageois à regarder l’horizon.

« Tiens voilà Paquito, mais qu’a-t-il encore vu ? Mais nous ne voyons rien à l’horizon Paquito ! »

Paquito a encore le temps de voir le vaisseau tout au loin, mais il s’éloigne, il suit une route qui ne mène pas vers l’île. Le voilà bientôt devenu invisible. Personne d’autre n’a vu, personne n’a l’habitude d’écarquiller les yeux vers l’horizon, personne ne croit Paquito qu’on connaît bien, c’est un rêveur qui espère toujours découvrir des choses merveilleuses.

Paquito sait ce qu’il a vu, d’autres hommes existent. Peut-être ont-ils peur d’aborder la petite île, peut-être se contentent-ils d’admirer de loin et avec grand intérêt ce peuple passé maître dans le travail de la pierre et la navigation.

S’il était donné à Paquito de pouvoir s’élever dans les airs, il verrait sous ses pieds s’éloigner son île qui deviendrait un simple point, il verrait d’autres terres, des îles mais aussi des continents immenses, tous remplis d’hommes et de femmes en nombre qu’il n’aurait jamais pu imaginer. Il verrait le sillon d’innombrables bateaux qui traversent mers et océans en tous sens, passant parfois au large de son île sans s’y arrêter jugeant ces terres perdues sans intérêt et peuplées d’hommes sauvages et dangereux.

S’il nous était donné de nous élever plus haut encore que Paquito, peut-être assisterions-nous à un grouillement d’activités complexes et vivantes tout autour de nous, non décelées ni imaginées par nos anciens astronomes ni rapportées dans les livres. Nous réaliserions que notre condition de vivant primitif, absorbé par son principal impératif de survie n’est qu’une partie anecdotique de toute cette chimie universelle.

 

On a découvert la vie sur une autre planète ! Enfin pas encore mais imaginons le retentissement d’une telle nouvelle.

En 1976, année du lancement des sondes Voyager, On n’avait pas encore observé d’exoplanète. On en était à trouver grandement probable que les systèmes planétaires existent un peu partout, mais on en était réduit aux conjectures car rien n’avait été observé. Aujourd’hui on sait qu’on avait raison mais on est dans la même position inconfortable au sujet de la vie. Il nous semble improbable que la Terre soit un rarissime laboratoire de biologie, mais le fait est qu’on n’a rien observé ailleurs, car quoi qu’il en soit, on ne le peut pas encore.

Parions qu’un jour proche, nos instruments de plus en plus puissants seront déposés de plus en plus loin et qu’enfin on pourra proclamer qu’une vie exogène vient d’être découverte. D’accord, il s’agira peut-être juste d’un simple organisme unicellulaire au génome dérisoire mais il répondra à notre définition du vivant et la nouvelle sera assurément sensationnelle. Peut-être entendra-t-on crier, klaxonner dans les rues qu’on n’est plus seuls dans l’univers, mais parions que l’échantillon maigrichon sera surtout vu comme un encouragement à chercher encore.

C’est alors qu’un peu plus loin nos détecteurs moléculaires révèleront une créature cette fois époustouflante, un ver multicellulaire qu’on verra gigoter presque à l’œil nu. Là encore on sera partagé entre l’idée d’arrêter les recherches maintenant qu’on a trouvé la vie, ou bien de continuer à rechercher un spécimen un peu plus sérieux. Le matériel progressant, c’est maintenant une sorte de petite souris qui vient d’être découverte à 172 années-lumière, avec douze pattes, des moustaches, de l’appétit, des émotions, quelle nouvelle, l’homme n’est plus seul ! Si l’on pouvait malgré tout trouver un organisme vivant encore plus prometteur, ce n’en serait que mieux, alors cherchons encore un peu notre vrai compagnon de l’espace.

Mais que cherchons nous en fait ?

Enfin l’effort se voit récompensé, la vie existe bien partout ailleurs, puisque maintenant la créature dénichée sur la planète Zorg est un quadrupède à cornes, gourmand en herbe qu’il croque du matin au soir en émettant des beuglements peu mélodieux, qui semblent aller de pair avec une certaine stupidité.

Doit-on se satisfaire de ces timides représentants du vivant qu’on récolte depuis 10 ans ? Allez cherchons encore un peu, des fois qu’on trouve une vie intelligente, comme nous, enfin nous ne serions plus seuls. D’ailleurs, cette fois il semble que nous soyons comblés. Sur une belle planète dont le ciel regorge de vaisseaux hyperluminiques filant à une année-lumière par seconde, nous observons de loin des géants de 6 mètres de diamètre constitués d’une très grosse tête remplie d’intelligence et marchant sans pieds, par la seule force de la pensée. Voilà une découverte dont on ne sait pas trop quoi faire et qui malmène notre amour-propre. On a peut-être un peu trop cherché, on sait maintenant que la vie est partout et qu’elle est même parfois mieux que nous, on ne s’y attendait pas.

Cherchons quand même encore un peu, et voilà bientôt la preuve que nous ne sommes pas seuls dans l’univers. Sur une planète lointaine, nous voyons une créature unique, mais elle n’est pas mal du tout. Une station verticale, bipède, des vêtements de belle coupe, un visage plutôt plat, un nez qui dépasse au milieu, deux yeux sous le front, une petite bouche fine pour manger et s’exprimer dans un français soutenu. Nous ne sommes plus seuls dans l’univers, ne cherchons plus, c’est bien ce que nous voulions, nous ne sommes pas les seuls êtres humains dans l’univers !

 

Devons-nous envoyer des explorateurs de l’univers ?

Serait-ce la fécondité robuste de la prophétie de Tsiolwowski qui incite toujours et encore à entraîner de jeunes et talentueux astronautes, courant après le merveilleux destin d’être allés dans l’espace tels les élus d’une civilisation élue ? On ne peut qu’être admiratif devant leur courage face aux risques encourus, notamment de nausées permanentes, de respiration d’air vicié intra capsulaire, de promiscuité sans fin, de phobies d’enfermement. Il existe des contreparties heureuses à cette situation, comme celle de regarder un stylo flotter en apesanteur.

Commençons par dissiper le malentendu d’un espace qui n’en est pas vraiment un. Voir un stylo flotter ne signifie pas qu’on soit parti dans les profondeurs de l’espace. Dans le cas des stations spatiales permanentes, on se trouve en orbite à 400 kilomètres d’altitude, une distance extrêmement proche de la Terre. Considérons un globe terrestre ou une mappemonde. La France qui mesure 1000 km sur 1000 km y apparaît minuscule. Que dire de quatre cents kilomètres ? Comme la station spatiale est en orbite stable, tout son contenu hommes compris file à grande vitesse, tandis que le sol de la station se dérobe sans fin sous leurs pieds, sans jamais leur permettre de rencontrer le sol. Le stylo flotte non pas en raison de son incursion dans l’espace mais en raison de la grande vitesse avec laquelle il se déplace autour de la Terre, vitesse qui créé une force s’opposant à son poids. On est très loin de l’idée d’un espace si éloigné que l’attraction terrestre ne se ferait plus sentir, laissant flotter des hommes et leurs objets privés de leur poids.

Ceci étant précisé, pourquoi vouloir s’entraîner et embarquer dans un vaisseau alors que des sondes automatiques sont capables de se débrouiller sans nous. Outre le voyage qui promet d’être peu agréable, les planètes et corps qui pourraient nous intéresser auront toutes les chances d’être un cocktail de poisons violents, de paysages lugubres et glacés.

Il y a un intérêt évident à se passer des hommes, qui sont des véritables freins à l’exploration spatiale, en raison de leur fragilité corporelle, et de la nécessité de leur assurer un niveau de confort et de sécurité sans concession. Sans l’homme à bord il est possible d’imaginer par exemple des grappes de petites sondes de la taille et du coût d’un smartphone, pour un départ sans délai et sans souci des quelques pertes au gré de la rencontre avec de grincheux astéroïdes. Avec un équipage humain tout devient plus difficile, lent, cher. L’ego humain rassuré sur son tempérament de conquérant de l’espace a un prix élevé.

 

Avez-vous vu Predator ? Je ne parle pas du film, excellent au demeurant, mais de son héros, une créature extraterrestre monstrueuse et bestiale, ayant le goût de dépecer les humains pour faire de leurs crânes de splendides trophées dégoulinants.

La créature est plus avancée que l’homme, elle voyage en vaisseau interplanétaire, dispose d’armes portables, tantôt contondantes, tantôt à rayon à foudre auto guidé.

Comment décririons-nous cette drôle de bête ? C’est un humanoïde extraterrestre, debout sur deux jambes à genou intermédiaire et posture plantigrade. Nous trouvons un torse, deux épaules, deux bras, tout cela proportionné à la mode humaine. Serions-nous cousins ? Ah non car la tête est absolument cauchemardesque, avec une bouche pleine d’épines et de crocs articulés. Les deux yeux, au regard parallèle tel le nôtre et au contraire de celui des pigeons, ont tout de même une couleur bizarre. On comprend dans le courant du film que notre ami ne perçoit pas du tout le même spectre lumineux que nous. Il sait pousser des cris de colère glaçants et rauques, il aime jouer au chat et à la souris, son corps dispose d’un système cardio-vasculaire transportant des globules de couleur vert fluo. Il possède une chevelure fournie quoique ses cheveux ressemblent à d’épais tentacules rigides. Enfin sous la toise il dépasse les soldats des unités d’élite spéciales de combat d’un bon soixante-dix centimètres de haut.

Ce Predator sorti de l’imagination des costumiers de cinéma est l’illustration de la créature inconnue qu’on doit dessiner sur une page blanche à partir de rien. Jamais on n’imagine une créature à 4 pattes, 8 pattes ou 1000 pattes, à posture horizontale tel le chat ou la limace. Notre créature est debout, se comporte comme un humain, possède des mains préhensiles et des pieds tendres sans sabot corné. Mais il n’a que 3 doigts, ou au contraire 20, un visage qui fait peur aux enfants, et son sang n’est jamais rouge.

Pourquoi imagine-t-on si souvent des extra-terrestres à notre image et cependant hideux ? Ce que je remarque, c’est que si nous pouvons apprécier la beauté d’un chien, d’un chat, d’un oiseau, en revanche nos proches cousins génétiques, le chimpanzé, l’orang-outang nous apparaissent aussi laids que des caricatures grimaçantes. Il nous semble difficile d’accorder un prix de beauté à ces humanoïdes naturels quand nous en attribuons avec admiration au lynx, au cheval, à l’aigle royal … Que peut bien révéler cette attitude …

 

Trouver enfin une vie intelligente. Quand j’étais à l’école primaire, les instituteurs nous expliquaient que les animaux n’ont pas d’intelligence et sont le siège de seuls instincts qui les font agir de façon mécanique et prévisible. Tandis que nous autres humains n’avons pas d’instincts mais un libre arbitre et pouvons agir conformément à nos choix, mêmes difficiles, en particulier pour agir au mieux de tous et pas seulement pour soi.

Dans mon enfance j’ai toujours vu les adultes face à deux manières de regarder l’animal. Soit c’était une « bête », dépourvue de sensibilité et d’intelligence, on disait même d’âme, soit c’était un chien ou un animal quelconque ayant statut d’animal de compagnie, et alors on pouvait entendre parler pendant toute une soirée de toutes les choses étonnantes dont ils étaient capables, y compris de tout comprendre et à qui il ne manquait que la parole. Il y avait aussi le cheval, travaillant par exemple toute sa vie au fond de la mine de charbon, comprenant les ordres et capable de compter les wagonnets qu’il tirait, refusant tout net d’avancer si un supplémentaire avait été tenté.

De nos jours notre regard s’est modifié et la prise de conscience de l’intelligence animale n’a jamais été aussi élevée. D’autres animaux ont officiellement été reconnus pour leurs performances cognitives. Au-delà du chien, du cheval, du chimpanzé, on compte un bien étonnant poulpe, le dauphin, l’orque, et même les oiseaux longtemps réputés avoir une si petite « cervelle ». Perroquets et cacatoès nous sidèrent par leur aisance à saisir d’un regard de complexes assemblages mécaniques. Ne sont pas en reste les éléphants, les insectes, et même les arbres qui sont désormais considérés sous l’angle d’une intelligence d’une nature insoupçonnée.

La question d’une vie intelligente est peut-être mal posée. Peut-être faut-il la prendre à rebours : existe-t-il une vie non intelligente ? L’intelligence n’est-elle pas un outil parmi d’autres auquel se raccrochent toutes les créatures vivantes dans leur combat permanent contre une mort qu’elles rejettent de toutes leurs forces et par tous les moyens ?

 

Je suis un couche tard. Je peux me le permettre, la retraite permet cette liberté. Le soir, avant de monter dormir je regarde parfois le ciel par la fenêtre donnant vers le jardin, à la recherche de quelques étoiles familières. Malgré le halo permanent des grandes villes et mes yeux qui n’ont plus la meilleure acuité, je décèle souvent quelques constellations familières, Orion, le Lion, les étoiles Vega, Capella, Sirius …

Autrefois, j’avais reçu pour mes 14 ans un petit télescope commandé à La Redoute. J’observais souvent le ciel nocturne, longtemps à l’œil nu et j’en connaissais les nombreuses constellations. Rien ne me faisait plus plaisir qu’entrouvrir le volet de ma chambre pour garder une étoile dans mon champ de vision au moment de m’endormir, et me projeter ainsi par la pensée à des distances incommensurables, me demandant ce qui pouvait se passer là-bas, si loin.

Puis la famille déménagea vers une grande ville. Il devint difficile de regarder les étoiles tant les lumières du soir diluaient le crépuscule. Le télescope ne sortit plus souvent de sa boîte. La vie allant, à 20 ans je quittai cette ville pour une autre plus grande encore. Le télescope se couvrit de rouille, les cieux nocturnes se dérobèrent définitivement sous le halo, tout comme mon intérêt pour l’astronomie.

Aujourd’hui, longtemps après, quand je jette un regard vers le ciel je réalise que les constellations de mon enfance sont toujours là, leur dessin est demeuré inchangé.

Après cet immense épisode que constitue une vie humaine, l’interminable parcours professionnel qui le traverse, les événements familiaux, les enfants, devenus des adultes, les petits-enfants, au soir d’une vie je ne vois aucune constellation nouvelle, aucune étoile qui se soit un tant soit peu modifiée ou écartée des autres. On les sait pourtant toutes animées d’un mouvement propre, mais indiscernable à notre échelle de temps.

Qu’est-ce donc qu’une vie humaine sinon un atome d’instant de l’univers ? Je réalise plus que jamais que moi, micro-organisme humain, je n’ai jamais contemplé l’univers que d’un minuscule point tout aussi ancré à sa portion d’espace-temps qu’un chêne millénaire à ses racines. Jamais je ne verrai la galaxie d’Andromède sous un angle différent, jamais je ne pourrai me transporter en un lieu qui me montrerait un ciel autre que celui vu de cette petite lucarne d’espace et de temps dont aucun terrien ne pourra s’affranchir.

L’immense savoir des astronomes, construit petit à petit depuis l’antiquité par des hommes étincelants de génie est-il un trésor inestimable ou bien la naïve illusion de posséder quelques clés intimes d’un univers dont l’insondable profondeur échappera toujours à nos sens et notre entendement, finalement tout aussi limités que ceux de l’abeille perdue et virevoltant dans une pièce de notre maison, se posant tour à tour sur nos objets humains compliqués du quotidien qu’elle interprète comme de simples supports où poser ses pattes et reposer ses ailes mais dont la nature, l’histoire, la fonction, la complexité n’auront jamais aucun moyen de se révéler à son esprit.