T32 – Le chien, le loup, et le petit mouton
Ceci est l’histoire d’un jeune mouton qui en l’espace de quelques mois connut l’amour puis la mort.
J’ai grandi dans un village de Lorraine, dans les années 60 et 70. Le village n’était pas minuscule ni enfoui au cœur des vallons, mais plutôt proche d’une préfecture et des administrations. On apprenait à l’école que la densité du département était parmi les plus faibles de France. Ainsi, les villageois possédaient tous de nombreux terrains attenants à leur maison, où s’ébrouaient des animaux domestiques, lapins, poules et coqs, parfois quelques moutons et même un cochon par ci par là. On pouvait aussi voir quelques paisibles vaches appartenant aux exploitants agricoles locaux.
Nous possédions de longue date quelques moutons. Mon père, agent de l’administration, avait toujours regretté de n’être pas devenu lui-même agriculteur. Les deux premiers moutons avaient été baptisés Biquette et Gamin. Devenu adulte Gamin se révéla un mâle un peu brutal, courant et donnant de sévères coups de tête à qui approchait.
Ils eurent un fille, Frisette, puis d’autres brebis furent acquises et commencèrent à constituer un petit troupeau. Les premières arrivées reçurent un prénom, pour les suivantes ce sera moins systématique. Le troupeau s’étoffera au fil des années, pour toucher un jour l’effectif d’une trentaine de moutons.
Nous disposions de nombreux pâturages proches et chaque été nous préparions en famille le foin pour l’hiver. Mon père procédait périodiquement à l’abatage de quelques bêtes. Nous avons ainsi mangé de la viande de mouton plus souvent qu’à notre tour. Si les brebis adultes n’étaient jamais abattues, en revanche les mâles ne dépassaient pas cinq ans. J’était trop petit pour en comprendre la raison, sans doute leurs propriétés reproductrices s’émoussaient-elles au bout de quelques temps. Des agneaux âgés d’un an et plus, en surnombre, étaient aussi abattus. Je trouvais cela bien triste mais admettais cette nécessité autant que je le pouvais.
Un jour, mon père fut reçu à un concours administratif qui l’amena à se former dans une école parisienne toute une année. Il était absent pendant la semaine et rentrait chaque vendredi soir, charge à moi, adolescent, de gérer au mieux le petit troupeau, l’abattage m’étant heureusement épargné. Mon père décida dans ces circonstances d’adopter un chien, afin de sécuriser un peu notre relatif isolement. C’est ainsi que Sam, un brave berger allemand d’une dizaine de mois nous fut procuré par la Société Protectrice des Animaux. Sam (arrivé au foyer un « sam »edi) fut un chien très doux, très gourmand, et n’ayant jamais manifesté la moindre agressivité à aucun de nous.
Mais Sam avait un défaut, insoupçonnable, il devenait un loup en présence d’un mouton. Dès qu’il le voyait, qu’il le sentait proche, il entrait en transe, tremblant et gémissant de fureur, ne comprenant pas pourquoi on le retenait de courir vers ces proies. Il se calmait de retour à la maison et ne cherchait pas à s’échapper.
Il y eut malgré tout quelques exceptions. Ainsi nous fûmes un jour bien étonnés du comportement des moutons à portée de notre vue, courant en tous sens. Sam était sorti et avait attrapé une brebis qu’il maintenait au sol en serrant une de ses lèvres entre ses crocs. J’intervins et libérai la pauvre bête qui reprit ses esprits après quelques minutes de torpeur. Sa blessure fut désinfectée puis elle rejoignit les autres et reprit sa vie. Une autre fois, courant derrière un jeune agneau, celui-ci dans la panique heurta une bordure, se brisa net le cou, mourant sur l’instant.
Le troupeau devenait important, une bonne vingtaine de bêtes, brebis, agneaux et un mâle, fier, massif, fort, ne laissant aucun agneau conter fleurette à une brebis de son cheptel. J’avais pris l’habitude d’observer finement ces animaux. Je connaissais mieux que personne les filiations, l’origine des uns ou des autres. J’avais ainsi détecté un jour un individu étranger qui s’était ajouté clandestinement au troupeau dans des circonstances non élucidées. Ni le propriétaire, ni mon père ne l’avaient remarqué.
Je m’étais aussi aperçu qu’un jeune agneau mâle d’une douzaine de mois, possédant encore sa laine juvénile, se montrait déjà très porté sur les choses de l’amour. Le mâle dominant ne manquait pas d’intervenir brutalement quand de telles tentatives se déroulaient devant ses yeux. Mais le petit mâle était malin tandis que les brebis se montraient coopératives, et l’animal s’en donnait à cœur joie dans le dos du mâle titulaire de la fonction, sans doute déjà âgé et davantage affairé à brouter l’herbe. Le petit mâle était chétif, sa toison était hirsute, et ses assiduités permanentes et clandestines le rendaient un peu pitoyable.
Un beau jour, des mois ayant passé, voilà que Sam rentre à la maison hébété et le poil couvert de sang. Il avait une fois encore échappé à notre vigilance. Ma sœur avant toute chose commença à le nettoyer à grandes eaux, non sans quelque inquiétude. Qu’avait-il bien pu arriver ? Qu’allions-nous découvrir ?
Nous montâmes, mon père, mon frère et moi vers les pâturages. Nous regardions autour de nous et nous nous dirigeâmes vers le pré proche où les bêtes résidaient cette semaine-là. Et je n’oublierai jamais ce que je vis.
Le troupeau était rassemblé, les bêtes très serrées les unes contre les autres, terrorisées, formant un cercle presque parfait. Et devant, entre le troupeau et nous, le petit mâle hirsute, dressé sur les quatre pattes qu’il écartait comme pour rester debout quelques minutes encore. Il faisait face, il s’était interposé, avait défendu le troupeau, s’était sacrifié. Il était défiguré, le chien ayant dévoré la peau de son visage, sa mâchoire était à nu. Mon père qui avait pris son couteau de boucher s’est approché du petit animal et l’a proprement achevé après qu’il se soit laissé tomber à terre. Peu de sang s’écoula, il ne lui en restait plus. Mon père remarqua la trace de la morsure du loup à la gorge, nette, unique, le chien avait saigné l’animal à blanc, un animal héroïque qui avait résisté jusqu’au bout de ses ultimes forces.
Mon père était découragé et ne savait plus quoi faire de ce chien, pourtant si adorable et aimé de tous en temps normal.
Puis arriva le terme de la formation parisienne. L’étape suivante était maintenant la prise d’une poste. Ce sera dans une grande ville de Franche-Comté. Nous déménageâmes pour la première fois. Nous serions désormais des citadins, nous prendrions le bus, il nous arrivera de nous rendre au théâtre. Sam était du voyage et on se demandait comment cet animal qui avait vécu au grand air de la campagne supporterait la vie dans un appartement en pleine ville.
Sam fut celui qui s’acclimata le plus vite à cette nouvelle vie. Quelques années plus tard, un retour temporaire au village de sa jeunesse le mettra en présence de moutons. Devenu adulte Sam ne leur manifestera plus aucune dangerosité.
Je pense souvent à ce petit mouton, à sa mort horrible, mais aussi à sa terne prestance qui cachait pourtant un tempérament de héros, que des circonstances terribles révéleraient le dernier jour de sa vie.