T31 – Je me suis fait tout seul

[25-03-2026]

Je me suis fait tout seul.

Comme beaucoup d’autres sans doute.

J’ai eu la chance d’avoir de bons atouts dès le départ.
Mes parents étaient parfaits, deux cellules avec membrane, noyau et une partie complémentaire du plan génétique de développement. Ces deux cellules fusionnèrent, devinrent d’un coup un être en construction, je me retrouvai ainsi prêt à connaître la vie, découvrir le réel, l’existence, ses joies, vivre de nombreuses années.

Mais j’étais seul, n’ayant à ma disposition que le plan de ma propre construction, tout entier, rien que pour moi. Il n’y avait qu’à appliquer l’assemblage des protéines, c’était plus facile qu’il semblait, cela marchait pour ainsi dire tout seul. Je me divisai d’abord en deux et fis l’expérience de cette curieuse situation. J’étais maintenant une personne unique mais composée. Je continuai le processus de division, me sentant toujours plus grand, plus complet, plus heureux à chaque multiplication intervenant en moi. Tout allait très vite, l’expérience était intense et ne me laissait guère de répit pour m’interroger sur le passé, mes souvenirs. Je n’en avais encore aucun, hormis ma première division qui avait été un évènement saisissant. Ma construction allait bon train, chaque cellule créée par les nouvelles divisions héritait à son tour du plan à appliquer. Je me sentais de mieux en mieux, en pleine possession de mes moyens, débordant de santé et d’appétit, dévorant de toutes parts glucose et oxygène à pleines dents.

Puis il fallut songer à la spécialisation des tissus, construire de nouvelles cellules différentes, complémentaires, constituant les premiers organes, le squelette. Cela devenait sérieux, j’étais maintenant un organisme complexe, travaillant sans relâche à l’aboutissement d’une forme finale, adulte en quelque sorte, bientôt prête à vivre pleinement avec autonomie. Mais j’ignorais tout de ce futur et bien que je me sente vibrant de santé, je ressentais parfois une petite crainte, la peur de l’inconnu. J’étais capable de bouger, mes mouvements rencontraient des résistances comme s’ils butaient sur les limites de mon univers. Ainsi je vivais donc à l’intérieur d’un espace fini.

Des sons parfois désagréables, parfois très doux venaient à moi, comme si la vie me parlait, me caressait, m’imprégnait d’amour de l’autre côté des parois de l’univers. Des parois qui se resserraient autour de moi à mesure que je me construisais. Je ressentais des balottements, parfois des secousses, des vibrations et n’en comprenais pas la raison. A un moment, je compris que les choses étaient peut-être en train de mal tourner et que la vie n’allait pas pouvoir continuer pour moi, qu’allait-il advenir ? Tout bourdonnait, j’entendais toujours des voix mais elles me remplissaient maintenant d’angoisse, que pouvait-il se passer ? jusqu’à présent je m’étais senti autonome dans ma construction mais une page se tournait, il se passait des choses autour de moi, ce n’était pas normal.

Puis l’univers m’enserra, tellement fort que je me sentis poussé, entraîné par un courant. Je percevais des sons, des voix, J’avais peur et je découvris la douleur d’être compressé, introduit dans un canal que je n’avais pas remarqué, mes yeux me brûlèrent soudain, je ne connaissais que l’obscurité et voilà qu’une source lumineuse les emplissait, de plus en plus intense. Puis les voix se firent assourdissantes partout autour de moi, mon corps ressentit pour la première fois le froid, mais où étais-je, jamais je ne m’étais senti si pesant et maladroit dans mes mouvements. Je reconnus enfin la douce voix qui me parlait depuis si longtemps, mes bras se prolongeaient jusqu’à la toucher, c’était comme si je me divisais à nouveau. A ce moment mon corps se mit à enfler douloureusement, j’avais mal, puis il se dégonfla et recommença, je respirais, ça ne faisait plus mal, je me sentais de nouveau heureux, vivant. J’éprouvis alors un immense vide au creux du corps, j’avais faim pour la première fois, il fallait que j’attrape la voix douce de toutes mes forces, mes lèvres cherchaient, cherchaient, j’avais si faim que je sentais mes forces m’abandonner, la vie me quittait, puis la voix douce me guida et le lait entra dans ma bouche et me sauva, j’étais bien, rempli de bonheur, il faisait chaud de nouveau, j’étais heureux, j’étais la vie.