{"id":8931,"date":"2026-04-14T08:49:25","date_gmt":"2026-04-14T08:49:25","guid":{"rendered":"http:\/\/le-rayon-des-calculatrices.fr\/WordPress3\/?page_id=8931"},"modified":"2026-04-17T12:20:41","modified_gmt":"2026-04-17T12:20:41","slug":"t32-le-chien-le-loup-et-le-petit-mouton","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/le-rayon-des-calculatrices.fr\/WordPress3\/?page_id=8931","title":{"rendered":"T32 \u2013 Le chien, le loup, et le petit mouton"},"content":{"rendered":"\n<p>Ceci est l&rsquo;histoire d&rsquo;un jeune mouton qui en l&rsquo;espace de quelques mois connut l&rsquo;amour puis la mort.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai grandi dans un village de Lorraine, dans les ann\u00e9es 60 et 70. Le village n&rsquo;\u00e9tait pas minuscule ni enfoui au c\u0153ur des vallons, mais plut\u00f4t proche d&rsquo;une pr\u00e9fecture et des administrations. On apprenait \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole que la densit\u00e9 du d\u00e9partement \u00e9tait parmi les plus faibles de France. Ainsi, les villageois poss\u00e9daient tous de nombreux terrains attenants \u00e0 leur maison, o\u00f9 s&rsquo;\u00e9brouaient des animaux domestiques, lapins, poules et coqs, parfois deux ou trois moutons et m\u00eame un cochon par ci par l\u00e0. On pouvait aussi voir de paisibles vaches appartenant aux exploitants agricoles locaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous poss\u00e9dions de longue date quelques moutons. Mon p\u00e8re, agent de l&rsquo;administration, avait toujours regrett\u00e9 de n&rsquo;\u00eatre pas devenu lui-m\u00eame agriculteur. Les deux premiers moutons avaient \u00e9t\u00e9 baptis\u00e9s Biquette et Gamin. Devenu adulte Gamin se r\u00e9v\u00e9la un m\u00e2le un peu brutal, courant et donnant de s\u00e9v\u00e8res coups de t\u00eate \u00e0 qui approchait.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils eurent un fille, Frisette, puis d&rsquo;autres brebis furent acquises et commenc\u00e8rent \u00e0 constituer un petit troupeau. Les premi\u00e8res arriv\u00e9es re\u00e7urent un pr\u00e9nom, pour les suivantes ce sera moins syst\u00e9matique. Le troupeau s&rsquo;\u00e9toffera au fil des ann\u00e9es, pour toucher un jour l&rsquo;effectif d&rsquo;une trentaine de moutons.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous disposions de nombreux p\u00e2turages proches et chaque \u00e9t\u00e9 nous pr\u00e9parions en famille le foin pour l&rsquo;hiver. Mon p\u00e8re proc\u00e9dait p\u00e9riodiquement \u00e0 l&rsquo;abatage de quelques b\u00eates. Nous avons ainsi mang\u00e9 de la viande de mouton plus souvent qu&rsquo;\u00e0 notre tour. Si les brebis adultes n&rsquo;\u00e9taient jamais abattues, en revanche les m\u00e2les ne d\u00e9passaient pas cinq ans. J&rsquo;\u00e9tait trop petit pour en comprendre la raison, sans doute leurs propri\u00e9t\u00e9s reproductrices s&rsquo;\u00e9moussaient-elles au bout de quelques temps. Des agneaux \u00e2g\u00e9s d&rsquo;un an et plus, en surnombre, \u00e9taient aussi abattus. Je trouvais cela bien triste mais admettais cette n\u00e9cessit\u00e9 autant que je le pouvais.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, mon p\u00e8re fut re\u00e7u \u00e0 un concours administratif qui l&rsquo;amena \u00e0 se former dans une \u00e9cole parisienne toute une ann\u00e9e. Il \u00e9tait absent pendant la semaine et rentrait chaque vendredi soir, charge \u00e0 moi, adolescent, de g\u00e9rer au mieux le petit troupeau, l&rsquo;abattage m&rsquo;\u00e9tant heureusement \u00e9pargn\u00e9. Mon p\u00e8re d\u00e9cida dans ces circonstances d&rsquo;adopter un chien, afin de s\u00e9curiser un peu notre relatif isolement. C&rsquo;est ainsi que Sam, un brave berger allemand d&rsquo;une dizaine de mois nous fut procur\u00e9 par la Soci\u00e9t\u00e9 Protectrice des Animaux. Sam (arriv\u00e9 au foyer un \u00ab\u00a0sam\u00a0\u00bbedi) fut un chien tr\u00e8s doux, tr\u00e8s gourmand, et n&rsquo;ayant jamais manifest\u00e9 la moindre agressivit\u00e9 \u00e0 aucun de nous.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais Sam avait un d\u00e9faut, insoup\u00e7onnable, il devenait un loup en pr\u00e9sence d&rsquo;un mouton. D\u00e8s qu&rsquo;il le voyait, qu&rsquo;il le sentait proche, il entrait en transe, tremblant et g\u00e9missant de fureur, ne comprenant pas pourquoi on le retenait de courir vers ces proies. Il se calmait de retour \u00e0 la maison et ne cherchait pas \u00e0 s&rsquo;\u00e9chapper.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y eut malgr\u00e9 tout quelques exceptions. Ainsi nous f\u00fbmes un jour bien \u00e9tonn\u00e9s du comportement des moutons \u00e0 port\u00e9e de notre vue, courant en tous sens. Sam \u00e9tait sorti et avait attrap\u00e9 une brebis qu&rsquo;il maintenait au sol en serrant une de ses l\u00e8vres entre ses crocs. J&rsquo;intervins et lib\u00e9rai la pauvre b\u00eate qui reprit ses esprits apr\u00e8s quelques minutes de torpeur. Sa blessure fut d\u00e9sinfect\u00e9e puis elle rejoignit les autres et reprit sa vie. Une autre fois, courant derri\u00e8re un jeune agneau, celui-ci dans la panique heurta une bordure, se brisa net le cou, mourant sur l&rsquo;instant.<\/p>\n\n\n\n<p>Le troupeau devenait important, une bonne vingtaine de b\u00eates, brebis, agneaux et un m\u00e2le, fier, massif, fort, ne laissant aucun agneau conter fleurette \u00e0 une brebis de son cheptel. J&rsquo;avais pris l&rsquo;habitude d&rsquo;observer finement ces animaux. Je connaissais mieux que personne les filiations, l&rsquo;origine des uns ou des autres. J&rsquo;avais ainsi d\u00e9tect\u00e9 un jour un individu \u00e9tranger qui s&rsquo;\u00e9tait ajout\u00e9 clandestinement au troupeau dans des circonstances non \u00e9lucid\u00e9es. Ni le propri\u00e9taire, ni mon p\u00e8re ne l&rsquo;avaient remarqu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m&rsquo;\u00e9tais aussi aper\u00e7u qu&rsquo;un jeune agneau m\u00e2le d&rsquo;une douzaine de mois, poss\u00e9dant encore sa laine juv\u00e9nile, se montrait d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s port\u00e9 sur les choses de l&rsquo;amour. Le m\u00e2le dominant ne manquait pas d&rsquo;intervenir brutalement quand de telles tentatives se d\u00e9roulaient devant ses yeux. Mais le petit m\u00e2le \u00e9tait malin tandis que les brebis se montraient coop\u00e9ratives, et l&rsquo;animal s&rsquo;en donnait \u00e0 c\u0153ur joie dans le dos du m\u00e2le titulaire de la fonction, sans doute d\u00e9j\u00e0 \u00e2g\u00e9 et davantage affair\u00e9 \u00e0 brouter l&rsquo;herbe. Le petit m\u00e2le \u00e9tait ch\u00e9tif, sa toison \u00e9tait hirsute, et ses assiduit\u00e9s permanentes et clandestines le rendaient un peu pitoyable.<\/p>\n\n\n\n<p>Un beau jour, des mois ayant pass\u00e9, voil\u00e0 que Sam rentre \u00e0 la maison h\u00e9b\u00e9t\u00e9 et le poil couvert de sang. Il avait une fois encore \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 notre vigilance. Ma s\u0153ur avant toute chose commen\u00e7a \u00e0 le nettoyer \u00e0 grandes eaux, non sans quelque inqui\u00e9tude. Qu&rsquo;avait-il bien pu arriver ? Qu&rsquo;allions-nous d\u00e9couvrir ?<\/p>\n\n\n\n<p>Nous mont\u00e2mes, mon p\u00e8re, mon fr\u00e8re et moi vers les p\u00e2turages. Nous regardions autour de nous et nous nous dirige\u00e2mes vers le pr\u00e9 proche o\u00f9 les b\u00eates r\u00e9sidaient cette semaine-l\u00e0. Et je n&rsquo;oublierai jamais ce que je vis.<\/p>\n\n\n\n<p>Le troupeau \u00e9tait rassembl\u00e9, les b\u00eates tr\u00e8s serr\u00e9es les unes contre les autres, terroris\u00e9es, formant un cercle presque parfait. Et devant, entre le troupeau et nous, le petit m\u00e2le hirsute, dress\u00e9 sur les quatre pattes qu&rsquo;il \u00e9cartait comme pour rester debout quelques minutes encore. Il faisait face, il s&rsquo;\u00e9tait interpos\u00e9, avait d\u00e9fendu le troupeau, s&rsquo;\u00e9tait sacrifi\u00e9. Il \u00e9tait d\u00e9figur\u00e9, le chien ayant d\u00e9vor\u00e9 la peau de son visage, sa m\u00e2choire \u00e9tait \u00e0 nu. Mon p\u00e8re qui avait pris son couteau de boucher s&rsquo;est approch\u00e9 du petit animal et l&rsquo;a proprement achev\u00e9 apr\u00e8s qu&rsquo;il se soit laiss\u00e9 tomber \u00e0 terre. Peu de sang s&rsquo;\u00e9coula, il ne lui en restait plus. Mon p\u00e8re remarqua la trace de la morsure du loup \u00e0 la gorge, nette, unique, le chien avait saign\u00e9 l&rsquo;animal \u00e0 blanc, un animal h\u00e9ro\u00efque qui avait r\u00e9sist\u00e9 jusqu&rsquo;au bout de ses ultimes forces.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon p\u00e8re \u00e9tait d\u00e9courag\u00e9 et ne savait plus quoi faire de ce chien, pourtant si adorable et aim\u00e9 de tous en temps normal.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis arriva le terme de la formation parisienne. L&rsquo;\u00e9tape suivante \u00e9tait maintenant la prise d&rsquo;une poste. Ce sera dans une grande ville de Franche-Comt\u00e9. Nous d\u00e9m\u00e9nage\u00e2mes pour la premi\u00e8re fois. Nous serions d\u00e9sormais des citadins, nous prendrions le bus, il nous arrivera de nous rendre au th\u00e9\u00e2tre. Sam \u00e9tait du voyage et on se demandait comment cet animal qui avait v\u00e9cu au grand air de la campagne supporterait la vie dans un appartement en pleine ville.<\/p>\n\n\n\n<p>Sam fut celui qui s&rsquo;acclimata le plus vite \u00e0 cette nouvelle vie. Quelques ann\u00e9es plus tard, un retour temporaire au village de sa jeunesse le mettra en pr\u00e9sence de moutons. Devenu adulte Sam ne leur manifestera plus aucune dangerosit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pense souvent \u00e0 ce petit mouton, \u00e0 sa mort horrible, mais aussi \u00e0 sa terne prestance qui cachait pourtant un temp\u00e9rament de h\u00e9ros, que des circonstances terribles r\u00e9v\u00e9leraient le dernier jour de sa vie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ceci est l&rsquo;histoire d&rsquo;un jeune mouton qui en l&rsquo;espace de quelques mois connut l&rsquo;amour puis la mort. J&rsquo;ai grandi dans un village de Lorraine, dans les ann\u00e9es 60 et 70. 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