{"id":7751,"date":"2025-04-17T18:04:46","date_gmt":"2025-04-17T18:04:46","guid":{"rendered":"http:\/\/le-rayon-des-calculatrices.fr\/WordPress3\/?page_id=7751"},"modified":"2026-03-23T07:45:57","modified_gmt":"2026-03-23T07:45:57","slug":"datum21","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/le-rayon-des-calculatrices.fr\/WordPress3\/?page_id=7751","title":{"rendered":"T21 &#8211; C&rsquo;est ma chance"},"content":{"rendered":"\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p>[20\/11\/2024]<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\">C&rsquo;EST MA CHANCE<\/h6>\n\n\n\n<p><em>Voici une partie de mes \u00ab m\u00e9moires \u00bb. C\u2019est une toute petite partie et il n\u2019y en aura jamais d\u2019autre. J\u2019en donne la raison dans un \u00ab avertissement \u00bb en fin de texte que j\u2019adresse \u00e0 tous ceux qui seraient tent\u00e9s de se livrer \u00e0 cet exercice p\u00e9rilleux \ud83d\ude09<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em> Un film du d\u00e9but des ann\u00e9es 80 r\u00e9cemment reprogramm\u00e9 m\u2019a plong\u00e9 dans de vieux souvenirs, ceux li\u00e9s au Service militaire, alors obligatoire. J\u2019en ai profit\u00e9 pour les consigner par \u00e9crit, dans le but de faire ressortir si possible avec humour, ce que cette p\u00e9riode rec\u00e9lait de plus pittoresque. Bonne lecture&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Les Trois jours<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Mars 1982, J&rsquo;ai dix-neuf ans et je re\u00e7ois ma convocation pour le centre de s\u00e9lection militaire de Cambrai. Il s&rsquo;agit des fameux \u00ab\u00a0<em>Trois jours<\/em>\u00a0\u00bb pr\u00e9alables au <em>Service National<\/em> obligatoire. Trois jours qui ne dureront en fait qu&rsquo;un jour et demi.<\/p>\n\n\n\n<p>A cette occasion je vais devoir prendre le train, et pour la premi\u00e8re fois seul. D&rsquo;abord sur le trajet de Soissons vers Laon puis apr\u00e8s un changement, vers Saint-Quentin, puis Bohain-en-Vermandois, et un dernier jusque Cambrai.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;avais \u00e9tudi\u00e9 de pr\u00e8s mon parcours mais je redoutais tout impr\u00e9vu qui m&rsquo;aurait conduit \u00e0 me tromper de train ou de sens de trajet. Et en effet \u00e0 Laon, install\u00e9 dans mon compartiment et le sentant se mettre en mouvement, je fus convaincu de partir dans le mauvais sens. J&rsquo;eus des sueurs froides puis l&rsquo;immense d\u00e9ception d&rsquo;\u00eatre prisonnier d&rsquo;un train qui me ramenait \u00e0 mon point de d\u00e9part sans qu&rsquo;il me soit possible de l&rsquo;arr\u00eater. Mais il n&rsquo;en fut rien. Apr\u00e8s avoir parcouru une vingtaine de kilom\u00e8tres, je voyais bien le train se diriger comme pr\u00e9vu vers Saint-Quentin. Deux heures plus tard je finirai par arriver \u00e0 la gare de Cambrai, o\u00f9 un autocar militaire am\u00e8nera les jeunes recrues au centre de s\u00e9lection.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/le-rayon-des-calculatrices.fr\/WordPress3\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Selection.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-7908\" width=\"326\" height=\"196\" srcset=\"https:\/\/le-rayon-des-calculatrices.fr\/WordPress3\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Selection.jpg 1003w, https:\/\/le-rayon-des-calculatrices.fr\/WordPress3\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Selection-300x181.jpg 300w, https:\/\/le-rayon-des-calculatrices.fr\/WordPress3\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Selection-768x463.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 326px) 100vw, 326px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>Arriv\u00e9s dans une aust\u00e8re caserne, nous voici tous r\u00e9unis pour la pr\u00e9sentation des jours \u00e0 venir et des examens qui nous seront pratiqu\u00e9s. Parmi eux le fameux test de QI bien s\u00fbr, mais aussi un exercice de reconnaissance du morse, compl\u00e8tement rat\u00e9 en ce qui me concerne. Nos dentitions seront examin\u00e9es, d&rsquo;o\u00f9 sera tir\u00e9 un impressionnant coefficient de mastication.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus tard mon dossier fera \u00e9tat d\u2019une \u00ab\u00a0lat\u00e9ralisation d\u00e9fectueuse\u00a0\u00bb. Nous serons quelques-uns \u00e0 d\u00e9couvrir cette mention inqui\u00e9tante que nous devinerons li\u00e9e au fait que nous soyons simplement gauchers. Pour le test suivant un instrument m\u00e9tallique me sera enfonc\u00e9 dans une narine, sans r\u00e9sultat exploitable en raison d&rsquo;un r\u00e9flexe de panique de ma part li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;inqui\u00e9tant infirmier un peu trop direct.<\/p>\n\n\n\n<p>Beaucoup d&rsquo;attente entre les diff\u00e9rents sites de test pour les futurs appel\u00e9s v\u00eatus de leur seul slip kangourou et tenant en leurs mains un dossier constamment compl\u00e9t\u00e9. A un moment je fus t\u00e9moin d&rsquo;une course poursuite entre deux infirmiers en blouse blanche dont l&rsquo;un mena\u00e7ait joyeusement l&rsquo;autre d&rsquo;une seringue remplie d&rsquo;eau.<\/p>\n\n\n\n<p>Un des jeunes test\u00e9s r\u00e9ussit le test visuel mais en fut contrari\u00e9 car il esp\u00e9rait de pi\u00e8tres r\u00e9sultats qui l\u2019auraient conduit \u00e0 \u00eatre r\u00e9form\u00e9, ce qu&rsquo;on esp\u00e9rait tous finalement.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;eus beaucoup de difficult\u00e9s avec le test ORL, certains sons me restant inaudibles. Le m\u00e9decin militaire consid\u00e9ra avec \u00e9tonnement l&rsquo;\u00e9trange courbe issue de mes r\u00e9ponses, soup\u00e7onna une simulation d&rsquo;incapacit\u00e9, piqua une col\u00e8re et d\u00e9cida de tout reprendre, non sans m&rsquo;avoir intim\u00e9 l&rsquo;ordre de faire un peu plus attention. Ma courbe d\u00e9j\u00e0 irr\u00e9guli\u00e8re se verra balafr\u00e9e d&rsquo;une correction manuelle qui la rendra plus affreuse encore. Le militaire conclura, la t\u00eate entre ses mains, que cela irait malgr\u00e9 tout. Il nota juste \u00ab\u00a0exempt\u00e9 de parachutisme\u00a0\u00bb et je passai au site suivant.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s une journ\u00e9e bien remplie, nous rest\u00e2mes consign\u00e9s dans l&rsquo;enceinte militaire, avec l&rsquo;autorisation d&rsquo;assister le soir \u00e0 la projection d&rsquo;un film dans le cin\u00e9ma de la caserne. Tous r\u00e9unis dans la salle, quelques amiti\u00e9s avaient d\u00e9j\u00e0 pu se nouer entre nous et nous regard\u00e2mes ce dr\u00f4le de film am\u00e9ricain, o\u00f9 bien peu d\u2019acteurs connus \u00e9taient \u00e0 l&rsquo;affiche.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;histoire \u00e9tait ennuyeuse, et remplie d&rsquo;une musique \u00e9nervante. L&rsquo;h\u00e9ro\u00efne \u00e9tait une professeure de math\u00e9matiques particuli\u00e8rement gaffeuse. Une intrigue amoureuse aboutit \u00e0 un moment \u00e0 une sc\u00e8ne d&rsquo;amour o\u00f9 chaque spectateur esp\u00e9rait apercevoir quelques menus d\u00e9tails de couleur chair, c&rsquo;e\u00fbt \u00e9t\u00e9 une consolation apr\u00e8s une journ\u00e9e si terne. Mais d\u00e9cid\u00e9ment, la sage r\u00e9alisation ne semblait pas vouloir trop en d\u00e9voiler. A un moment toutefois un t\u00e9ton traversa furtivement l&rsquo;\u00e9cran, rep\u00e9r\u00e9 de suite et d\u00e9clenchant imm\u00e9diatement une clameur enflamm\u00e9e et des sifflets enthousiastes. Un militaire fit irruption et hurla cette courte phrase : \u00ab\u00a0<strong>Silence ! vous \u00eates dans une caserne ici ! y&rsquo;a des militaires !<\/strong>\u00ab\u00a0. Les amoureux hollywoodiens s&rsquo;\u00e9tant rev\u00eatus entretemps, le film continua sans plus susciter de passion, ni le moindre murmure.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain matin, on nous r\u00e9veilla avec une s\u00e9cheresse militaire impeccable \u00e0 5 heures du matin pr\u00e9cises, et obligation nous fut donn\u00e9e de nous pr\u00e9parer sans d\u00e9lai pour la demi-journ\u00e9e \u00e0 venir. Ceci fait nous rest\u00e2mes dehors, dans la cour de la caserne, \u00e0 errer dans le noir et nous demander pour quelles raisons nous avions bien pu \u00eatre tir\u00e9s du lit si t\u00f4t car la journ\u00e9e de travail ne d\u00e9buta qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9e des personnels, bien apr\u00e8s 8 heures.<\/p>\n\n\n\n<p>A la mi-journ\u00e9e, tests achev\u00e9s et dossiers complets, nous f\u00fbmes lib\u00e9r\u00e9s. Je rejoignis la gare de Cambrai \u00e0 pied sans attendre l\u2019autocar \u00e0 la livr\u00e9e kaki, voulant retrouver au plus vite ma libert\u00e9. Sur le parvis de la gare, une jeune fille vint vers moi et me pr\u00e9senta des recueils de po\u00e8mes tap\u00e9s \u00e0 la machine et reli\u00e9s par des agrafes. Je montai dans le train all\u00e9g\u00e9 de quelques francs et riche d&rsquo;un ensemble de po\u00e8mes que j&rsquo;ai gard\u00e9s quelques temps. Je les ai peut-\u00eatre encore quelque part.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai longtemps guett\u00e9 le passage de ce fameux film \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, sans succ\u00e8s. Jusqu&rsquo;\u00e0 r\u00e9cemment o\u00f9 je reconnus l&rsquo;actrice parmi les vignettes de films propos\u00e9s en rediffusion par une cha\u00eene de mon bouquet t\u00e9l\u00e9. Apr\u00e8s quarante-deux ann\u00e9es de discr\u00e9tion absolue, le film se trouvait \u00e0 ma port\u00e9e imm\u00e9diate. J&rsquo;ai tout reconnu, \u00e0 commencer par la musique fr\u00e9n\u00e9tique. J&rsquo;ai repens\u00e9 \u00e0 mes deux copains que n&rsquo;ai plus jamais revus et \u00e0 ces deux journ\u00e9es perdues dans une bien triste immersion militaire. Le film n&rsquo;est pas si mal finalement, c&rsquo;est une gentille com\u00e9die romantique. Son nom fran\u00e7ais est \u00ab\u00a0<em>C&rsquo;est ma chance<\/em>\u00a0\u00bb et la chanson du g\u00e9n\u00e9rique final m\u00e9rite \u00e0 elle seule qu&rsquo;on aille jusqu&rsquo;au bout du film.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Le Service Militaire<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Trois mois apr\u00e8s cette s\u00e9lection rondement men\u00e9e commencera pour de bon mon ann\u00e9e de service militaire obligatoire, qui comportera deux parties distinctes. Les deux premiers mois seront consacr\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9ducation purement militaire : Longues marches avec gros sacs \u00e0 dos et coup de pieds aux fesses quand la cadence ralentit trop, manipulation d&rsquo;armes \u00e0 feu et aboiements de sommations r\u00e9glementaires fictives, d\u00e9gustation de rations de guerre avec de surprenants biscuits secs hautement nutritifs, corv\u00e9es de sanitaires, de cuisine, de nettoyage, punitions arbitraires comme cirer le sol de l&rsquo;aum\u00f4nerie, se lever en pleine nuit pour un exercice surprise, nettoyer la chambre commune avant de partir en permission, avec le suspense que l&rsquo;adjudant de revue, escabeau en main, d\u00e9tecte une poussi\u00e8re sur une poutre en hauteur et annule la permission du responsable de chambre.<\/p>\n\n\n\n<p>La seconde partie durera les dix autres mois et consistera \u00e0 tenir un poste de secr\u00e9tariat dans une autre caserne du m\u00eame d\u00e9partement. L&rsquo;adjudant-Chef dont je d\u00e9pendais donnait \u00e0 qui voulait l&rsquo;entendre sa d\u00e9finition pleine de bon sens du Service Militaire : c&rsquo;est un imp\u00f4t obligatoire consistant \u00e0 servir gratuitement son pays pendant un an, la solde mis\u00e9rable \u00e9tant de l&rsquo;argent de poche.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Deux premiers mois \u00e0 la caserne du 516e R\u00e9giment du Train de Toul (Meurthe-et-Moselle)<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>L\u2019incorporation<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Si j&rsquo;ai compl\u00e8tement oubli\u00e9 de quelle fa\u00e7on j&rsquo;ai rejoint la caserne de Toul en juin 1982, le souvenir des deux premiers jours est en revanche intact.<\/p>\n\n\n\n<p>Le programme des nouvelles recrues commen\u00e7ait par la perception du paquetage. Nous dessin\u00e2mes une longue queue devant le magasin d&rsquo;habillement o\u00f9 l&rsquo;attente fut interminable. Nous \u00e9tions encore rev\u00eatus de nos v\u00eatements civils, certains gars en tenue d\u00e9contract\u00e9e, d&rsquo;autres litt\u00e9ralement endimanch\u00e9s. Nous avions des accents r\u00e9gionaux divers, j&rsquo;entendais surtout celui d&rsquo;Alsace. Nos cheveux \u00e9taient en bataille et on rigolait, on regardait notre nouvel environnement militaire comme une farce. Tout cela \u00e9tait du th\u00e9\u00e2tre, dans un an on serait loin sans jamais avoir \u00e9t\u00e9 dupe.<\/p>\n\n\n\n<p>Les portes du magasin s&rsquo;ouvrirent et nous en ressort\u00eemes avec quantit\u00e9 d&rsquo;articles vestimentaires, parfois \u00e9nigmatiques. Nous gagn\u00e2mes nos chambres communes o\u00f9 tout cet \u00e9quipement fut entass\u00e9 dans des armoires m\u00e9talliques individuelles.<\/p>\n\n\n\n<p>Vint l&rsquo;\u00e9tape suivante, le coiffeur. Non que le personnage f\u00fbt d\u00e9pourvu de m\u00e9tier, mais la consigne \u00e9tait simple, la m\u00eame coupe pour tout le monde, ne restaient plus que cinq millim\u00e8tres sur nos cranes apr\u00e8s le passage de la tondeuse, on ne se reconnaissait plus dans la glace.<\/p>\n\n\n\n<p>Le signal de nous rassembler dans la cour de la caserne retentit, ce qu&rsquo;on fit sans d\u00e9lai. Nous nous range\u00e2mes le mieux possible. Un ordre soudain fut hurl\u00e9 de nous mettre au garde \u00e0 vous, ce que nous f\u00eemes de notre mieux, n&rsquo;importe comment. L&rsquo;adjudant de compagnie nous signifia sur le ton le plus sec qui soit que nous \u00e9tions l\u00e0 \u00ab depuis deux jours, qu&rsquo;on \u00e9tait d\u00e9sormais des anciens, et que plus aucune erreur ne serait tol\u00e9r\u00e9e \u00bb. Nos cr\u00e2nes ras et uniformes venaient de nous priver de tout d\u00e9tachement face aux ordres, nous \u00e9tions devenus d&rsquo;un coup des militaires, de pauvres gars r\u00e9sign\u00e9s \u00e0 ob\u00e9ir, sans plus penser, priv\u00e9s de leur personnalit\u00e9 pass\u00e9e, dans l&rsquo;acceptation de tout, nous \u00e9tions enr\u00f4l\u00e9s, pour une ann\u00e9e. Aujourd&rsquo;hui je sais bien que tout cela \u00e9tait en effet du th\u00e9\u00e2tre, mais \u00e0 ce moment nos rep\u00e8res n&rsquo;\u00e9taient plus disponibles et ce th\u00e9\u00e2tre avait assur\u00e9ment l&rsquo;air d&rsquo;une tr\u00e8s mauvaise blague.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous f\u00eemes sans tarder la connaissance de notre capitaine d&rsquo;escadron. L&rsquo;impressionnant haut responsable, un pauvre homme qui n&rsquo;avait sans doute jamais souri de sa vie se pr\u00e9senta \u00e0 nous d&rsquo;un air terrible, il nous fixa des cadres s\u00e9v\u00e8res avec des ordres, des menaces &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Du th\u00e9\u00e2tre encore, enfin j&rsquo;esp\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;escadron \u00e9tait divis\u00e9 en petites unit\u00e9s appel\u00e9s pelotons, d&rsquo;une quinzaine d&rsquo;hommes. Chaque peloton avait un chant qui le pr\u00e9sentait sous son meilleur jour. Nous devions conna\u00eetre le n\u00f4tre et le reprenions quotidiennement en ch\u0153ur, sous le direction s\u00e9v\u00e8re de notre lieutenant aspirant. Comme nous \u00e9tions des hommes, des vrais, la tessiture de la port\u00e9e musicale avait \u00e9t\u00e9 descendue pour mettre en valeur nos voix bien graves. Mais comme elles ne l&rsquo;\u00e9taient pas tant que \u00e7a, elles \u00e9taient juste normales, il \u00e9tait du coup difficile de chanter des notes aussi basses et le souffle de ce puissant chant viril n&rsquo;\u00e9tait audible qu&rsquo;\u00e0 trois m\u00e8tres tout au plus.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Le 14 juillet<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Tr\u00e8s vite, notre activit\u00e9 militaire fut enti\u00e8rement ax\u00e9e sur la pr\u00e9paration du d\u00e9fil\u00e9 du 14 juillet, non pas sur les Champs-Elys\u00e9es mais bien \u00e0 Toul. Nous d\u00e9filions des heures dans les all\u00e9es de la caserne, sous un soleil de plomb. Marcher au pas n&rsquo;\u00e9tait pas un probl\u00e8me pour moi, j&rsquo;avais appris \u00e0 le faire avec l&rsquo;harmonie municipale de mon village quand j&rsquo;avais 12 ans. Mais pour certains, cela n&rsquo;allait pas de soi.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous devions aussi montrer des mouvements de pr\u00e9sentation d&rsquo;armes \u00e0 feu (vides). Pour les porteurs de fusils le mouvement se d\u00e9composait en quatre temps, le dernier \u00e9tant la bruyante frappe des cuisses. Pour ceux qui \u00e9taient affubl\u00e9s d&rsquo;un pistolet-mitrailleur seuls deux mouvements \u00e9taient possibles, menant au m\u00eame claquement final. La synchronisation d&rsquo;ensemble ne semblait atteignable que si les porteurs de pistolets mitrailleurs comptaient deux mouvements fictifs dans leur t\u00eate avant d&rsquo;ex\u00e9cuter les deux r\u00e9els, ce qui conduisait \u00e0 une pagaille g\u00e9n\u00e9rale, reproduite chaque jour au grand dam de l&rsquo;instructeur qui s&rsquo;arrachait les cheveux, d\u00e9non\u00e7ant notre totale incomp\u00e9tence. C&rsquo;est pourtant lui qui avait eu cette belle id\u00e9e de synchronisation mentale, impossible \u00e0 obtenir dans les faits.<\/p>\n\n\n\n<p>Le mode d&rsquo;expression des grad\u00e9s hurleurs d&rsquo;ordres \u00e9tait l&rsquo;imp\u00e9ratif. Cette simplicit\u00e9 \u00e9tait cependant contrari\u00e9e par la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;introduire toutes sortes d&rsquo;allusions sexuelles dans le discours. Un jour l&rsquo;adjudant de compagnie termina son allocution par cette conclusion pleine d&rsquo;humour : \u00ab\u00a0Ne confondons pas tentacule et encule ta tante\u00a0\u00bb. Ces allusions \u00e9taient autant de postures viriles de bon aloi, admises et encourag\u00e9es en toutes situations, \u00e0 la seule condition que ce soit le plus grad\u00e9 qui les prononce. Pour le d\u00e9fil\u00e9 du 14 juillet, le lieutenant responsable nous avait expliqu\u00e9 que la qualit\u00e9 de notre prestation devait conduire les petites culottes des jeunes filles \u00e0 tomber d&rsquo;elles-m\u00eames au sol, il le disait \u00e0 chaque fois.<\/p>\n\n\n\n<p>La pression qu&rsquo;on recevait pour ce d\u00e9fil\u00e9 \u00e9tait telle qu&rsquo;on entrevoyait des sanctions disciplinaires de premier ordre en cas de d\u00e9faillance le jour fatidique.&nbsp;Le 14 juillet arriva on allait bient\u00f4t pouvoir tourner cette page interminable. On \u00e9tait enfin pr\u00eats mais on n&rsquo;\u00e9tait pas seuls, les formations militaires \u00e9taient nombreuses pour ce rendez-vous hors normes. Quand ce fut notre tour d&rsquo;avancer, on r\u00e9alisa qu&rsquo;on n&rsquo;entendait pas la musique. Elle \u00e9tait jou\u00e9e au loin et il fallait d\u00e9marrer en marchant au pas malgr\u00e9 tout.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce fut la plus grande pagaille qu&rsquo;on puisse imaginer, tout fut rat\u00e9, nous pass\u00e2mes devant la prestigieuse tribune des officiers g\u00e9n\u00e9raux comme des poules qui ont vu un renard. Aucun doute que les sous-v\u00eatements des dames rest\u00e8rent maintenus \u00e0 hauteur nominale. De retour au quartier, le lieutenant vint nous voir et contre toute attente il nous f\u00e9licita pour la tr\u00e8s bonne tenue de notre d\u00e9fil\u00e9. Et voyez-vous, on s&rsquo;est sentis tout fiers d&rsquo;entendre cela. Du th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Sacrifice d\u2019une permission pour la cause de la nation<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;eus la chance d&rsquo;obtenir ma premi\u00e8re permission. J&rsquo;en aurai moins pour la seconde. La rigoureuse bureaucratie militaire tenue par de joyeux appel\u00e9s sans implication, sauf pour faire des farces, produisit une convocation \u00e0 mon nom pour passer le permis de conduire militaire, le samedi venant. J&rsquo;en fus bien \u00e9tonn\u00e9, \u00e9tant titulaire du permis dans la vie civile, et non promis \u00e0 conduire quelque v\u00e9hicule militaire que ce soit, du moins pas plus qu\u2019un autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Or je me trouvais seul ce samedi \u00e0 passer ce permis. Un autre malheureux \u00e9tait consign\u00e9, l&rsquo;examinateur charg\u00e9 des \u00e9preuves. Nous nous rencontr\u00e2mes dans la salle de projection et l&rsquo;\u00e9preuve de code de la route commen\u00e7a avec la suite de diapos et les r\u00e9ponses \u00e0 cocher. L&rsquo;examinateur ne me quittait pas du regard et observait nerveusement mes r\u00e9ponses. A un moment il sembla inquiet de mon impressionnant taux d&rsquo;erreurs qui allait compliquer l&rsquo;affaire. A la question suivante, il intervint et me murmura \u00ab\u00a0non, c&rsquo;est la r\u00e9ponse B\u00a0\u00bb. Surpris et m\u00e9content qu&rsquo;on me prenne par la main, je tins bon et maintins mon A. Puis aux derni\u00e8res questions, je trouvai sage d&rsquo;appliquer ses conseils discrets mais avis\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Ouf, il m&rsquo;annon\u00e7a que j&rsquo;avais satisfait aux \u00e9preuves th\u00e9oriques, il fallait maintenant passer l&rsquo;\u00e9preuve de conduite. Nous nous dirige\u00e2mes vers une belle petite <em>Citro\u00ebn M\u00e9hari<\/em>, et je dus faire une marche arri\u00e8re et un petit tour entre deux b\u00e2timents, j&rsquo;avais obtenu mon permis, quelle fiert\u00e9. Jamais je ne toucherai un volant militaire au cours des mois qui vont venir. Mais au moins j&rsquo;ai conduit une <em>M\u00e9hari<\/em>, \u00e7a console&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/le-rayon-des-calculatrices.fr\/WordPress3\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Mehari.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-7907\" width=\"234\" height=\"130\" srcset=\"https:\/\/le-rayon-des-calculatrices.fr\/WordPress3\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Mehari.jpg 425w, https:\/\/le-rayon-des-calculatrices.fr\/WordPress3\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Mehari-300x167.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 234px) 100vw, 234px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p><em><strong>Man\u0153uvre militaire<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Vinrent les derniers jours de cette premi\u00e8re p\u00e9riode et la grande man\u0153uvre \u00e0 pied. Apr\u00e8s une dizaine de kilom\u00e8tres beaucoup de nos valeureux fantassins avaient des ampoules plein leurs pieds. Pour ma part j&rsquo;avais une grosse ampoule \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;une plus grosse encore. Du jamais vu. Mais comme on \u00e9tait courageux on marchait quand m\u00eame, du moins on ob\u00e9issait en encaissant les reproches, comme si on y pouvait quelque chose.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut s&rsquo;interroger sur l&rsquo;amateurisme d&rsquo;encadrants envoyant marcher des combattants aux chaussures non parfaitement ajust\u00e9es qui les faisaient boiter et saigner apr\u00e8s 20 m\u00e8tres.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous pass\u00e2mes la nuit loin de la caserne. Non pas dans un h\u00f4tel chic mais dehors, dans l&rsquo;herbe humide, dans un \u00e9troit sac de couchage mou et froid, le long pistolet mitrailleur (vide) en m\u00e9tal glac\u00e9 le long du corps. Au petit matin, nous lib\u00e9r\u00e2mes les lieux non sans avoir \u00e9limin\u00e9 toutes traces de notre soir\u00e9e sur place. Tous en ligne espac\u00e9s d&rsquo;un m\u00e8tre, nous avancions et ramassions tous d\u00e9tritus d\u00e9tect\u00e9s. Une m\u00e9thode rapide et efficace.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Le plongeon !<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Pourrait-on imaginer qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;issue d&rsquo;une p\u00e9riode d&rsquo;enseignement militaire aussi exemplaire on puisse encore trouver une recrue ne sachant pas nager ? Un beau jour, nous nous rend\u00eemes \u00e0 la piscine pour le v\u00e9rifier et on nous s\u00e9para en deux groupes : les nombreux qui flottent d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 et ceux qui coulent encore, dont moi, de l&rsquo;autre. L&rsquo;instructeur se d\u00e9sint\u00e9ressa vite des premiers pour se consacrer aux seconds et leur ordonner des plongeons en r\u00e8gle dans les plus grandes profondeurs. Il fallait d&rsquo;abord un premier volontaire. Le grad\u00e9 faillit cracher ses poumons \u00e0 force d&rsquo;appeler en vain un premier courageux. Comme personne n&rsquo;avan\u00e7ait j&rsquo;y suis all\u00e9, j&rsquo;\u00e9tais volontaire, avec l&rsquo;espoir d&rsquo;\u00eatre d\u00e9barrass\u00e9 au plus vite. J&rsquo;ai saut\u00e9, j&rsquo;ai attrap\u00e9 la perche \u00e0 la sauvette et je suis remont\u00e9. Et en effet on ne m&rsquo;a plus emb\u00eat\u00e9. L\u2019instructeur s&rsquo;est r\u00e9gal\u00e9 ensuite \u00e0 terroriser ses recrues plus lourdes que l&rsquo;eau et leur hurler toutes sortes d\u2019ordres et de reproches. Je ne pense pas que l\u2019un d\u2019eux ait eu la r\u00e9v\u00e9lation du grand bleu chlor\u00e9 ce jour-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>La piq\u00fbre et au revoir !<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il restait une ultime \u00e9preuve, dont j&rsquo;avais toujours entendu parler, la piq\u00fbre obligatoire, si douloureuse que chacun en avait peur. On racontait que certains s&rsquo;\u00e9vanouissaient apr\u00e8s l&rsquo;injection. Que nous injectait-on ? Le vaccin se nommait <em>TABDT<\/em>, soit un cocktail de trois vaccins au moins (typho\u00efde, dipht\u00e9rie, t\u00e9tanos). Des rumeurs soup\u00e7onnaient des additifs myst\u00e9rieux. Il n&rsquo;\u00e9tait pas pr\u00e9vu de nous fournir d&rsquo;informations. Ce jour-l\u00e0, tous r\u00e9unis dans la m\u00eame salle je n&rsquo;ai assist\u00e9 \u00e0 aucun \u00e9vanouissement, ni ressenti de douleur.<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre les rumeurs \u00e9taient-elles des survivances de l&rsquo;ancien <em>Conseil de R\u00e9vision<\/em>, anc\u00eatre de la s\u00e9lection des <em>Trois jours<\/em>, o\u00f9 les hommes \u00e9taient nus, l&rsquo;un derri\u00e8re l&rsquo;autre, pendant des heures, sous les regards de personnalit\u00e9s autoris\u00e9es. Il est possible que ces conditions d\u00e9gradantes et prolong\u00e9es se soient ajout\u00e9es \u00e0 la peur et \u00e0 la douleur de l&rsquo;injection pratiqu\u00e9e par des personnels peu form\u00e9s, pour aboutir \u00e0 des syncopes.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>La seconde p\u00e9riode<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Arriv\u00e9e<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il restait dix mois de service \u00e0 effectuer, ce sera \u00e0 Montigny-les-Metz, dans un quartier h\u00e9bergeant plusieurs unit\u00e9s distinctes. D\u00e9sormais les activit\u00e9s purement militaires seront remplac\u00e9es par l&rsquo;exercice d&rsquo;un emploi simple, de secr\u00e9taire en ce qui me concerne, en tenue militaire b\u00e9ret compris bien s\u00fbr. La premi\u00e8re nuit se d\u00e9roulera dans une annexe de la caserne.<\/p>\n\n\n\n<p>Un bruit murmurait qu&rsquo;on serait r\u00e9veill\u00e9s pour un bizutage en r\u00e8gle par des anciens. Et en effet, je fus tir\u00e9 de mon sommeil par des f\u00eatards venus nous taquiner. Mon regard croisa celui du gars qui m&rsquo;avait r\u00e9veill\u00e9 et, sans doute conscient que me chagriner dans un moment pareil serait un mauvais calcul, il s&rsquo;\u00e9clipsa illico. Certains se rendormirent, d&rsquo;autres discut\u00e8rent longtemps avec eux. J&rsquo;entendis que nos emplois ne devraient pas nous occuper plus d&rsquo;une demi-heure par jour, ce que j&rsquo;ai pu v\u00e9rifier. On s&rsquo;habitue.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Une hi\u00e9rarchie parall\u00e8le<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le service militaire a toujours eu ses traditions. Et paradoxalement les appel\u00e9s avaient \u00e0 c\u0153ur de les perp\u00e9tuer d\u2019eux-m\u00eames. La population n&rsquo;\u00e9tait pourtant jamais la m\u00eame, des contingents partaient et arrivaient tous les deux mois, mais les traditions restaient. Celle de la quille en bois par exemple, que beaucoup se confectionnaient clandestinement durant leur s\u00e9jour.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais comment aurais-je pu me douter de l&rsquo;existence d\u2019une \u00e9chelle hi\u00e9rarchique parall\u00e8le, si \u00e9tonnante que je n&rsquo;en ai pas encore compris tous les aspects, celle qui mesurait la proximit\u00e9 de la date de lib\u00e9ration. D\u00e9finissons le terme de <em>lib\u00e9rable<\/em>. Un lib\u00e9rable est l&rsquo;appel\u00e9 qui a vu venir son dernier contingent de nouvelles recrues. Dans deux mois, le contingent suivant remplacera le sien, il sera lib\u00e9r\u00e9, il est lib\u00e9rable, pour deux mois.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lib\u00e9rable s&rsquo;autorisait de p\u00e9rilleuses libert\u00e9s plus ou moins tol\u00e9r\u00e9es par la hi\u00e9rarchie officielle, afin de provoquer celle-ci mais aussi et c&rsquo;est moins compr\u00e9hensible, pour narguer les pauvres appel\u00e9s moins anciens. Parmi les transgressions, on voyait un bouton de treillis d\u00e9passer ostensiblement. Ou bien l&rsquo;insigne du grade retourn\u00e9. Le lib\u00e9rable ne se rendait plus chez le coiffeur militaire et laissait d\u00e9passer des m\u00e8ches sous le b\u00e9ret. Tous ces signes \u00e9taient discrets mais codifi\u00e9s et remarqu\u00e9s instantan\u00e9ment. Le privil\u00e8ge ultime \u00e9tant d&rsquo;\u00eatre le dernier \u00e0 sortir du lit le matin &#8230; D&rsquo;autres grades, plus modestes, existaient : Ancien, bleu, v\u00e9t\u00e9ran, Pierrot et d&rsquo;autres que j&rsquo;ai oubli\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Les appel\u00e9s s&rsquo;interrogeaient souvent entre eux : \u00ab\u00a0combien tu p\u00e8tes ?\u00a0\u00bb il fallait alors comprendre \u00ab\u00a0combien te reste-t-il de jours \u00e0 faire ?\u00a0\u00bb Il y a toutes les chances pour que celui qui d\u00e9tenait le plus petit chiffre r\u00e9ponde \u00ab\u00a048 dans ta gueule de bleu\u00a0\u00bb. P\u00e9ter un score signifiait claironner avec malice et provocation le petit nombre de jours restants, tout appel\u00e9 r\u00eavant de ce moment o\u00f9 il serait lui aussi lib\u00e9rable puis lib\u00e9r\u00e9. Les plus proches de la sortie \u00e9taient vus comme des dieux de l&rsquo;olympe, chose que je n&rsquo;ai jamais comprise.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>L\u2019homme le plus important du monde<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je fus lib\u00e9rable moi aussi le moment venu. Un jour dans un train qui partait de Paris, deux jeunes appel\u00e9s s&rsquo;install\u00e8rent dans mon compartiment, en face de moi. Ils \u00e9taient reconnaissables \u00e0 leur coupe de cheveux et leurs propos centr\u00e9s sur la vie militaire, les grad\u00e9s et les bienheureux lib\u00e9rables dont le th\u00e8me revenait souvent dans leurs propos. Le voyage a dur\u00e9 deux heures, peut-\u00eatre trois. Je n&rsquo;avais pas pris part \u00e0 leurs conversations mais ils m&rsquo;avaient remarqu\u00e9 et identifi\u00e9 comme un pair. Et bien s\u00fbr ils se demandaient si le gars en face d&rsquo;eux \u00e9tait plus ancien ou plus jeune qu&rsquo;eux.<\/p>\n\n\n\n<p>A quelques kilom\u00e8tres de l&rsquo;arriv\u00e9e, ils m&rsquo;adress\u00e8rent la parole. Oui j&rsquo;\u00e9tais appel\u00e9 aussi, je rentrais de permission en passant par Paris, j&rsquo;\u00e9tais affect\u00e9 \u00e0 Metz. Puis l\u2019un d\u2019eux a os\u00e9 la question, je lui ai r\u00e9pondu que je serais lib\u00e9r\u00e9 dans quelques jours. Ils rest\u00e8rent muets. Des choses s&rsquo;agitaient dans leur t\u00eate. Ils avaient voyag\u00e9 pendant deux heures avec un lib\u00e9rable sans le savoir, ils le raconteraient bient\u00f4t autour d&rsquo;eux. Jamais plus dans ma vie je n\u2019aurai l\u2019occasion de me sentir aussi important que ce jour-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois, roulant en ville \u00e0 bord d&rsquo;un camion militaire, il arrivait qu&rsquo;un jeune homme civil adresse un geste discret \u00e0 l\u2019\u00e9quipage, l&rsquo;index et le pouce dessinant un cercle, un z\u00e9ro. Le visage impassible et les yeux regardant ailleurs, il venait de nous dire \u00ab\u00a0z\u00e9ro dans vos gueules\u00a0\u00bb, se vantant ainsi d\u2019avoir termin\u00e9 son service militaire alors que y \u00e9tions encore emp\u00eatr\u00e9s. Ce geste \u00e9tait toujours re\u00e7u comme blessant. D&rsquo;autant qu&rsquo;une fois rendu \u00e0 la vie civile, hors contexte militaire, le prestige du geste avait perdu tout sens. Au moins r\u00e9v\u00e9lait-il l&rsquo;absence totale de solidarit\u00e9 entre appel\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Du savon pour l\u2019exemple<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Les grad\u00e9s n&rsquo;\u00e9taient pas tendres non plus avec les appel\u00e9s, qu\u2019ils sermonnaient vertement pour peu de choses. Un jour un d\u00e9saccord sur un d\u00e9tail mineur se fit jour entre moi et un capitaine dont je d\u00e9pendais indirectement. Il me convoqua dans son bureau. Je pouvais comprendre qu&rsquo;une explication \u00e9tait n\u00e9cessaire, et que je puisse m\u00eame avoir tort, mais je n\u2019avais pas imagin\u00e9 la s\u00e9quence qui m&rsquo;attendait. Le capitaine me passa un savon terrible, une vraie temp\u00eate interminable, tous les mots y pass\u00e8rent, les insultes \u00e9taient d\u00e9bit\u00e9es au rythme de la sulfateuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Je restais au garde \u00e0 vous ou du moins silencieux, j&rsquo;attendais que cela passe, puis \u00e0 un moment, quand il a jug\u00e9 que c&rsquo;\u00e9tait assez, il me cong\u00e9dia vertement. Je le saluai de fa\u00e7on r\u00e9glementaire, un rien sonn\u00e9, op\u00e9rai un demi-tour et me dirigeai vers la porte. Et l\u00e0 je vis, tout contre le mur, une toute petite chaise, avec un tout petit gar\u00e7on bien sagement assis dessus, son fils assur\u00e9ment. Ainsi, toute cette sc\u00e8ne humiliante n&rsquo;avait eu d&rsquo;autre but que de briller aupr\u00e8s de l&rsquo;enfant, l&rsquo;impressionner, lui montrer \u00e0 quel point son p\u00e8re \u00e9tait un meneur d&rsquo;hommes puissant.<\/p>\n\n\n\n<p>Je fus tout autant impressionn\u00e9 par la b\u00eatise et la mis\u00e9rable duplicit\u00e9 de ce pauvre tout petit capitaine \u00e0 la carri\u00e8re piteuse. Ce d\u00e9chet, saoul comme un cochon chaque vendredi apr\u00e8s-midi apr\u00e8s les d\u00e9parts en permission, arpentant en titubant les all\u00e9es de la caserne accompagn\u00e9 de l&rsquo;adjudant-chef de compagnie dans le m\u00eame \u00e9tat ainsi qu&rsquo;un troisi\u00e8me larron que j&rsquo;ai oubli\u00e9, avait trouv\u00e9 normal d&rsquo;agir ainsi face \u00e0 un appel\u00e9 donnant gratuitement un an de sa vie en effectuant son travail de son mieux. Du th\u00e9\u00e2tre, de caniveau.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Envoyez les couleurs&nbsp;!<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je me souviens aussi d&rsquo;un certain mardi. Dans une enceinte militaire, il est proc\u00e9d\u00e9 chaque soir \u00e0 la descente des couleurs, le nom officiel du drapeau. Et chaque matin suivant, on proc\u00e8de \u00e0 sa lev\u00e9e. Ce geste d&rsquo;une courte dur\u00e9e est d&rsquo;une importance telle que tout soldat passant \u00e0 proximit\u00e9 qui oublierait de se mettre au garde-\u00e0-vous pendant la mont\u00e9e du drapeau serait passible de sanctions.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez nous, la lev\u00e9e des couleurs du mardi donnait lieu \u00e0 une c\u00e9r\u00e9monie \u00e0 part enti\u00e8re, \u00e0 laquelle participaient tous les soldats, armes \u00e0 la main (vides) et d\u00e9fil\u00e9s dans les all\u00e9es. La c\u00e9r\u00e9monie \u00e9tait longue, avec des allocutions du Colonel chef de corps, et sonneries au clairon. La tension amenait parfois certains, surtout en hiver, \u00e0 perdre connaissance. Ils \u00e9taient ensuite vertement admonest\u00e9s, et on mettait le triste spectacle offert sur le compte du petit d\u00e9jeuner que le militaire avait sans doute pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 sauter pour rester plus longtemps dans son lit.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne connaissais personne qui se rende au r\u00e9fectoire le matin pour prendre le petit d\u00e9jeuner. Celui-ci \u00e9tait servi bien trop t\u00f4t. Alors pourquoi un ou deux soldats tombaient-ils en syncope chaque mardi et pas tous ? Je n&rsquo;avais pas la r\u00e9ponse mais imputais ces accidents \u00e0 l&rsquo;\u00e9motion ou \u00e0 un sommeil \u00e9court\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Un mardi d&rsquo;hiver pourtant il se passa quelque chose. Il faisait tr\u00e8s froid, le pistolet-mitrailleur \u00e9tait glac\u00e9. On marcha au pas quelques dizaines de m\u00e8tres et on vint se replacer dans la cour principale, o\u00f9 le Colonel devait s&rsquo;exprimer. Mais il y eut des lenteurs. Nous restions au garde-\u00e0-vous, sans bouger, dans la nuit et le froid, \u00e0 attendre et rien ne se passait. Je commen\u00e7ais \u00e0 trouver le temps long. Puis tout d&rsquo;un coup, je sentis du coton me recouvrir, j&rsquo;eus la t\u00eate qui se mit \u00e0 tourner, les oreilles \u00e0 bourdonner, le champ de vision se r\u00e9tr\u00e9cit, j&rsquo;\u00e9tais en train de partir en syncope. Je tentais de me contr\u00f4ler, je ne voulais pas m&rsquo;\u00e9crouler \u00e0 mon tour mais j&rsquo;\u00e9tais clairement sur le point de perdre toutes forces.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis un ordre retentit, on devait d\u00e9filer \u00e0 nouveau. La mise en mouvement me sauva, le sang se remit \u00e0 circuler et le trouble se dissipa. J&rsquo;\u00e9tait \u00e0 jeun, comme d&rsquo;habitude. Les mardis suivants je ferai toujours en sorte d&rsquo;absorber quelque nourriture, car il m\u2019\u00e9tait devenu \u00e9vident qu&rsquo;un exercice militaire effectu\u00e9 dans le froid d&rsquo;un matin d&rsquo;hiver ne pouvait \u00eatre men\u00e9 le ventre vide.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Des copains jamais revus<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Tout ne fut pas n\u00e9gatif au cours de cette ann\u00e9e. En particulier deux amiti\u00e9s solides se nou\u00e8rent. Mon copain Jean-Paul avait la passion de la chasse. Et un fantasme, chasser v\u00eatu d\u2019une parka militaire et de rangers. Il n&rsquo;\u00e9tait pas le seul et le magasin d&rsquo;habillement \u00e9tait r\u00e9guli\u00e8rement le si\u00e8ge de trafics. Jean-Paul sut intriguer suffisamment pour quitter la caserne avec ces accessoires si importants. Sylvain \u00e9tait un autre pote. Un gars au caract\u00e8re toujours joyeux, plombier de son \u00e9tat, et employ\u00e9 comme tel \u00e0 la caserne. Il avait \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 un jour pour une fuite importante dans des sanitaires. J&rsquo;\u00e9tais all\u00e9 le voir dans le large sous-sol. Il marchait dans 10 centim\u00e8tres d&rsquo;urine, se demandant comment r\u00e9parer cette satan\u00e9e fuite. L&rsquo;odeur \u00e9tait \u00e9c\u0153urante et lui, toujours de bonne humeur, prenant tout du bon c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>A l&rsquo;occasion de l&rsquo;incorporation d&rsquo;un nouveau contingent, j&rsquo;entendis un nom qui revint sans cesse. Un appel\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 affect\u00e9 dans le b\u00e2timent administratif et il fut dot\u00e9 rapidement d&rsquo;une r\u00e9putation peu commune. Tout le monde parlait de Pozetti (le nom est modifi\u00e9). Les appel\u00e9s l&rsquo;appr\u00e9ciaient, mais aussi les grad\u00e9s engag\u00e9s, il semblait indispensable, au point que mes oreilles commenc\u00e8rent \u00e0 se fatiguer. Qui pouvait bien \u00eatre ce zozo qui savait tellement se mettre en valeur ? Je ne le connaissais pas et m&rsquo;en portais tr\u00e8s bien, n&rsquo;ayant pas besoin de me rendre dans les bureaux o\u00f9 il r\u00e9gnait. Je l&rsquo;imaginais corpulent, \u00e0 la voix forte, extraverti.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis quelques jours avant de quitter d\u00e9finitivement la caserne, je dus me rendre au service administratif. J&rsquo;y rencontrai pas mal de gars inconnus. L\u2019un d\u2019eux, pas tr\u00e8s grand, \u00e0 la silhouette fluette me re\u00e7ut. Il me dit avec surprise \u00ab c&rsquo;est toi dc ? \u00ab (le nom est modifi\u00e9). Il semblait content de me voir, il avait entendu parler de moi lui aussi. Sur son treillis \u00e9tait accroch\u00e9e sa bande velcro nominative, on y lisait : Pozetti. Nous nous d\u00eemes quelques mots, une amiti\u00e9 spontan\u00e9e et \u00e9vidente apparut d&rsquo;un coup entre nous. C&rsquo;\u00e9tait donc lui Pozetti, il semblait en effet chaleureux, dot\u00e9 d&rsquo;un vrai charisme. Je ne l&rsquo;ai vu que cette fois-l\u00e0. Une amiti\u00e9 qui resterait \u00e0 un stade embryonnaire mais je le compte parmi mes vrais amis, avec Jean-Paul et Sylvain.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Virilitude et masculinit\u00e9<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Lors de son service militaire tout est fait pour rappeler \u00e0 l&rsquo;appel\u00e9 qu&rsquo;il est un homme, un vrai, un dur, et qu&rsquo;\u00eatre un homme se prouve chaque jour. Les notes de musique des chants militaires sont tir\u00e9es vers le bas pour faire ressortir les intonations graves, des allusions sexuelles plus piteuses les unes que les autres sont plac\u00e9es partout o\u00f9 c&rsquo;est possible, bref on est dans la culture d&rsquo;une virilit\u00e9 assum\u00e9e et entretenue comme si on craignait qu&rsquo;elle fonde. Mais un homme est-il naturellement viril ou bien la virilit\u00e9 est-elle un simple comportement construit, un r\u00f4le de circonstance qui se juxtapose \u00e0 une nature masculine fondamentale plus neutre ?<\/p>\n\n\n\n<p>Pas de doutes, chaque lundi matin nombre d&rsquo;entre nous \u00e9tions virils, du moins ceux qui aimaient raconter explicitement leurs exploits amoureux du weekend, avec de grands gestes, des mots, de l&rsquo;affirmation, peut-\u00eatre m\u00eame de l&rsquo;exag\u00e9ration allez savoir. L&rsquo;un d&rsquo;eux a empoign\u00e9 une fois un bureau pour l&rsquo;approcher de sa taille et mimer un acte sans grande tendresse mais impeccablement viril.<\/p>\n\n\n\n<p>A dix heures du matin plus personne n&rsquo;\u00e9tait viril, nous \u00e9tions des gar\u00e7ons qui vaquions \u00e0 nos t\u00e2ches, sans d\u00e9monstrations de force ni effets de voix, sans plus parader. Il est vrai qu&rsquo;\u00e0 la caserne il n&rsquo;y avait pas d&rsquo;\u00e2me f\u00e9minine pour \u00e9veiller les instincts.<\/p>\n\n\n\n<p>Si l&rsquo;on sortait en camion en ville cependant, nos sifflets r\u00e9agissaient bruyamment \u00e0 toute pr\u00e9sence f\u00e9minine. Il est \u00e0 noter que les militaires embarqu\u00e9s n&rsquo;\u00e9prouvent pas tous le besoin de siffler loin de l\u00e0, ce sont toujours les m\u00eames qui le font, juste un ou deux, pas sp\u00e9cialement enflamm\u00e9s d&rsquo;ailleurs, cela semble juste comportemental, ils ne savent pas ne pas le faire.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Une \u00e9ducation militaire compl\u00e8te<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le jour o\u00f9 j\u2019avais quitt\u00e9 la maison pour cette courte vie militaire, mon p\u00e8re m\u2019avait dit, d\u00e9sabus\u00e9 : tu vas juste apprendre \u00e0 fumer, \u00e0 ne rien faire et \u00e0 siffler les filles. Il aurait pu ajouter \u00e0 tricher, car si je n&rsquo;ai pas fum\u00e9, que je suis rest\u00e9 occup\u00e9 et que n&rsquo;ai pas siffl\u00e9 les filles, j&rsquo;ai su aussi r\u00e9sister \u00e0 ce qu&rsquo;on peut appeler la corruption, toutes proportions gard\u00e9es, soit la participation \u00e0 de nombreux trafics.<\/p>\n\n\n\n<p>Celui du magasin d&rsquo;habillement \u00e9tait g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9. L&rsquo;attrait d&rsquo;articles pris\u00e9s comme les grosses parkas vertes et surtout les rangers noires encourageait \u00e0 fr\u00e9quenter les appel\u00e9s qui y \u00e9taient employ\u00e9s et \u00e0 conclure des affaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Par exemple, si on avait acc\u00e8s \u00e0 des machines d\u2019atelier, on pouvait monnayer une quille en bois, si on travaillait aux permissions, gagner quelques jours \u00e9tait facile. Si \u00eatre de garde le weekend vous emb\u00eatait et que l&rsquo;assistant de l&rsquo;adjudant de compagnie vous ait \u00e0 la bonne, il y avait moyen de s&rsquo;arranger.<\/p>\n\n\n\n<p>Un dimanche o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais de garde, je vis entrer \u00e0 titre priv\u00e9 l&rsquo;adjudant responsable du restaurant. Il ressortit peu apr\u00e8s avec sa voiture personnelle qui touchait le sol. J&rsquo;ai consign\u00e9 le passage sur le registre de garde mais ne suis pas all\u00e9 plus loin. Un d\u00e9lit de d\u00e9tournement en nature \u00e9tait soup\u00e7onnable.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon adjudant-chef responsable me montra un jour une grande pi\u00e8ce ferm\u00e9e \u00e0 cl\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage de notre b\u00e2timent. C&rsquo;\u00e9tait un magasin de mat\u00e9riaux parall\u00e8le qu&rsquo;il avait constitu\u00e9 en gonflant les besoins command\u00e9s aux prestataires, ainsi qu&rsquo;il me l&rsquo;avait expliqu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Un coll\u00e8gue secr\u00e9taire \u00e9tait venu une fois de chez lui, non pas en train mais avec la 2CV camionnette de l&rsquo;entreprise familiale, pour en repartir charg\u00e9 de mat\u00e9riaux de construction puis\u00e9s dans le magasin de la caserne (officiel celui-l\u00e0). Il \u00e9tait fier d&rsquo;avoir su r\u00e9aliser un double de la cl\u00e9. Il y avait aussi l&rsquo;expression \u00ab\u00a0passe-droit\u00a0\u00bb qui faisait partie du vocabulaire courant.<\/p>\n\n\n\n<p>En fin de ma p\u00e9riode militaire le temps fut arriv\u00e9 d&rsquo;exercer mes derniers jours de permission. Comme il m&rsquo;en restait quatre, je terminai ma semaine un lundi soir. Autour de moi, personne ne comprit pourquoi je n&rsquo;\u00e9tais pas all\u00e9 voir le d\u00e9nomm\u00e9 untel, un ancien et grand manitou des permissions, pour compl\u00e9ter cette semaine bancale. Cela cr\u00e9ait un d\u00e9rangement, presque un malaise que je refuse le jeu des trafics.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai appris \u00e0 Metz que la corruption est un processus qui s&rsquo;engage tr\u00e8s facilement dans la mesure o\u00f9 chacun pense qu&rsquo;il saura en tirer un b\u00e9n\u00e9fice personnel, le tout \u00e9tant que le prix pay\u00e9 dans ce march\u00e9 clandestin soit \u00e0 la hauteur du b\u00e9n\u00e9fice escompt\u00e9. C&rsquo;est le principe de la triche o\u00f9 la loi du collectif est ruin\u00e9e au profit de conforts individuels.<\/p>\n\n\n\n<p>La corruption est attractive, mais elle peut affaiblir. Un jour un gars de mon service vint me voir. Cela s&rsquo;engageait mal pour lui, l&rsquo;assistant planificateur des gardes n&rsquo;avait personne pour le weekend et c&rsquo;est lui qui avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9sign\u00e9 d\u2019office, \u00e0 la sauvette et injustement puisqu&rsquo;il avait exerc\u00e9 son tour,&nbsp; avec moi d&rsquo;ailleurs, deux semaines auparavant. L&rsquo;assistant et l&rsquo;adjudant-chef avaient d\u00e9cid\u00e9 de ne rien entendre, ni comprendre les raisons personnelles imp\u00e9ratives qui le retenaient par ailleurs. Il \u00e9tait d\u00e9moralis\u00e9. Je d\u00e9cidai de me rendre avec lui dans le bureau de l&rsquo;adjudant-chef. Je suis entr\u00e9 et ai dit cette phrase : M. F\u00e9vier (nom modifi\u00e9) vient d&rsquo;\u00eatre planifi\u00e9 pour ce weekend, or je confirme qu&rsquo;il \u00e9tait de garde avec moi tel autre jour de ce mois. Mon copain n&rsquo;en revenait pas, le terrible adjudant-chef, celui qui \u00e9tait saoul tous les vendredis apr\u00e8s-midi a instantan\u00e9ment pris acte de cet argument qu&rsquo;il refusait jusqu&rsquo;alors de voir, il a dit en s&rsquo;adressant \u00e0 l&rsquo;assistant qui ne pipait mot \u00ab\u00a0oh mais comment on va faire alors ?\u00a0\u00bb Tout avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9gl\u00e9 en trois mots. J&rsquo;\u00e9tais connu comme quelqu&rsquo;un de droit, cela me procurait une sorte de force que peu poss\u00e9daient \u00e0 la caserne, une force sur laquelle les m\u00e9canismes usuels restaient sans prise.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>La lib\u00e9ration et ses soubresauts<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le jour le plus important pour l&rsquo;appel\u00e9 est sans aucun doute le dernier, avec la soir\u00e9e d&rsquo;adieu au milieu des copains du service, et la nuit avec les autres lib\u00e9rables. Parmi les traditions ind\u00e9boulonnables figure celle de l&rsquo;\u00e9norme chambard alcoolis\u00e9, la visite des chambres, la casse pour le plaisir. Tous les deux mois, on d\u00e9couvrait la sc\u00e8ne d\u00e9vast\u00e9e, les lib\u00e9rables repartis vers la vie civile et les d\u00e9gradations qui leur survivaient.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand le contingent de f\u00e9vrier est parti, on avait atteint un tel record de vandalisme que certains, atterr\u00e9s par les d\u00e9g\u00e2ts all\u00e8rent jusqu&rsquo;\u00e0 d\u00e9noncer les plus m\u00e9thodiques. Le d\u00e9part suivant, celui d&rsquo;avril montra quelques stigmates de la f\u00eate mais on \u00e9tait loin de celle de f\u00e9vrier. D\u00e9go\u00fbt\u00e9 par ces attitudes pu\u00e9riles et purement imb\u00e9ciles, j&rsquo;ai d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 \u00e0 haute voix que lors du prochain d\u00e9part, qui me concernait, je ne prendrais part \u00e0 aucun d\u00e9bordement. Je n&rsquo;avais parl\u00e9 que pour moi mais tout le monde \u00e9tait visiblement sur cette ligne et le d\u00e9part de juin restera sans aucun doute connu comme le plus propre jusqu&rsquo;alors.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai pu mesurer qu&rsquo;il \u00e9tait possible de ressentir l&rsquo;\u00e9norme contentement d&rsquo;avoir enfin termin\u00e9 son ann\u00e9e militaire sans pour autant s&rsquo;\u00eatre acharn\u00e9 \u00e0 se venger sur chaque brique de la caserne.<\/p>\n\n\n\n<p>En conclusion de ces courtes m\u00e9moires du service arm\u00e9, je mets les paroles d&rsquo;une tr\u00e8s ancienne chanson de Pierre Perret, avec lesquelles je me suis toujours senti en phase, notamment le vers qui annonce que tout va peut-\u00eatre changer. Ce que je relate se passait il est vrai de mars 1982 \u00e0 fin mai 1983. C\u2019est maintenant tr\u00e8s loin.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/le-rayon-des-calculatrices.fr\/WordPress3\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/IMG_20250504_204903.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-7915\" width=\"346\" height=\"219\" srcset=\"https:\/\/le-rayon-des-calculatrices.fr\/WordPress3\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/IMG_20250504_204903.jpg 640w, https:\/\/le-rayon-des-calculatrices.fr\/WordPress3\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/IMG_20250504_204903-300x190.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 346px) 100vw, 346px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-preformatted\"><em><strong> Le service militaire (Pierre Perret<\/strong>)<\/em><br><br><em>C'est bien parc' que j'aim' autant l'arm\u00e9e que les flics,<\/em><br><em>Que mes couplets d'un mauvais go\u00fbt syst\u00e9matique<\/em><br><em>Vous racontent en trois coups de game-\u00e8-lle<\/em><br><em>Trois petits tours dans une poube-\u00e8-lle,<\/em><br><em>Comment qu'on se r'trouve \u00e0 vingt ans<\/em><br><em>Cr\u00e9tin, hilare et d\u00e9cadent ! <\/em><br><br><em>Refrain : Qu'est-ce qu'on rit,<\/em><br><em>Au service militaire<\/em><br><em>C'est merveilleux mes amis<\/em><br><em>J'aime ma m\u00e8re la patrie,<\/em><br><em>J' la servirai toute ma vie !<\/em><br><br><em>Sa langue \u00e9paisse \u00e9tait charg\u00e9e comme un mulet,<\/em><br><em>La voix cass\u00e9e par les ballons de muscadet,<\/em><br><em>Le chef qui sentait la choucrou-ou-te<\/em><br><em>Gueulait des \"j'en ai rien \u00e0 fou-ou-tre\",<\/em><br><em>Quand quelqu'un lui disait bonsoir,<\/em><br><em>Il r\u00e9pondait \u00ab j'veux pas savoir \u00bb<\/em><br><br><em>Refrain<\/em><br><br><em>Quand le major nous parl' d'hygi\u00e8ne on voit ses crocs<\/em><br><em>Plus noirs que la conscience de mon impr\u00e9sario,<\/em><br><em>On d'vine \u00e0 son halein' discr\u00e8-\u00e8-te<\/em><br><em>Qu'i\u2019 s' les brique avec une chausse-\u00e8-tte,<\/em><br><em>I\u2019 peut voir Chicago confiant,<\/em><br><em>C'est pas lui qu'on traitera d' sale blanc !<\/em><br><br><em>Refrain<\/em> <br><br><em>Y a un muscl\u00e9 qui a d'mand\u00e9 \u00e0 rempiler,<\/em><br><em>L'est si ouvert que dans l' civil tout lui est ferm\u00e9,<\/em><br><em>Quand il na-ge dans la vina-a-sse<\/em><br><em>I\u2019 nous sort des plaisanteries gra-a-sses<\/em><br><em>Et la photo de sa Marion,<\/em><br><em>A poil comme un morceau d' savon !<\/em><br><br><em>Refrain<\/em><br><br><em>Je rencon-tre parfois des vieux poteaux d'antan<\/em><br><em>Qui se tapent sur les cuiss' en parlant du vieux temps,<\/em><br><em>Si je r\u00e9pri-me ma triste-\u00e8-sse,<\/em><br><em>Mon envie d' leur botter les fe-\u00e8-sses,<\/em><br><em>C'est qu'au prochain casse-pipe joyeux,<\/em><br><em>Y faudra bien des mecs comme eux !<\/em><br><br><em>  Refrain<\/em><br><br><em>Aujourd'hui on nous pr\u00e9tend que tout va changer,<\/em><br><em>Pour \u00eatre intelligent, suffisait d'y penser,<\/em><br><em>Les casernes feront peau neu-eu-ve,<\/em><br><em>On placardera ces chefs-d'oeu-eu-vre,<\/em><br><em>Ordre aux grad\u00e9s b\u00eates et m\u00e9chants<\/em><br><em>D'\u00eatre un p'tit peu moins cons qu'avant !<\/em> <br><br><em>Refrain ...<\/em><br><br><\/pre>\n\n\n\n<p><strong><em>Avertissement \ud83d\ude42<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Apr\u00e8s avoir transcrit en mots ce qui n\u2019\u00e9tait qu\u2019un ensemble de vieux souvenirs, je constate que cette transmutation a d\u00e9natur\u00e9 voire d\u00e9truit certaines images initiales, qui se voient maintenant remplac\u00e9es par leur \u00e9vocation moderne de ces derniers jours.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>En principe, si l\u2019\u00e9criture est honn\u00eate il ne devrait pas y avoir d\u2019\u00e9cart entre les mots et la m\u00e9moire. Pourtant je r\u00e9alise qu\u2019un souvenir ancien n\u2019est souvent plus qu\u2019une image mentale fixe, fragile, fusionn\u00e9e avec un contexte qu\u2019on n\u2019a jamais verbalis\u00e9 ni confront\u00e9 \u00e0 la vraisemblance. Or il est connu que les vieux souvenirs sont souvent d\u00e9form\u00e9s et m\u00eame parfois contradictoires entre eux.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>De sorte qu\u2019un fois transcrits et reconstruits avec des mots, du sens, r\u00e9imagin\u00e9s en somme, certains n\u2019ont pas r\u00e9sist\u00e9 et ne semblent plus disponibles, une image fictive et neuve leur fait d\u00e9sormais \u00e9cran quand je tente de me les rappeler.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Je crois utile de partager ce triste constat. N\u2019\u00e9crivez jamais vos m\u00e9moires, les \u00e9crire, c\u2019est la perdre&nbsp;!<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[20\/11\/2024] C&rsquo;EST MA CHANCE Voici une partie de mes \u00ab m\u00e9moires \u00bb. C\u2019est une toute petite partie et il n\u2019y en aura jamais d\u2019autre. J\u2019en donne la raison dans un \u00ab avertissement \u00bb en fin de texte que j\u2019adresse \u00e0 tous ceux qui seraient tent\u00e9s de se livrer \u00e0 cet exercice p\u00e9rilleux \ud83d\ude09 Un film du d\u00e9but des ann\u00e9es 80<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-7751","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/le-rayon-des-calculatrices.fr\/WordPress3\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/7751","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/le-rayon-des-calculatrices.fr\/WordPress3\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/le-rayon-des-calculatrices.fr\/WordPress3\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/le-rayon-des-calculatrices.fr\/WordPress3\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/le-rayon-des-calculatrices.fr\/WordPress3\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=7751"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/le-rayon-des-calculatrices.fr\/WordPress3\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/7751\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8902,"href":"https:\/\/le-rayon-des-calculatrices.fr\/WordPress3\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/7751\/revisions\/8902"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/le-rayon-des-calculatrices.fr\/WordPress3\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=7751"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}