HEWLETT-PACKARD 21

Une ancienne Hewlett-Packard de la décennie 70, voilà qui devrait être mythique.

Pourquoi au fait ? J’avoue éprouver quelque incrédulité sur l’aura princière qui drape cette marque, certes pionnière. D’où provient le bleu de son sang ? Est-ce le célèbre mode de calcul en notation polonaise ? Ou le respect dû au créateur de la toute première calculatrice de poche scientifique ? Ou encore la belle histoire du garage où œuvraient deux bonshommes charismatiques ? Vient-il des prix de vente traditionnellement élevés du catalogue ? Ou d’une qualité de construction, une solidité, une longévité à toute épreuve ? A moins que ce soit le légendaire clavier à déclics et ses touches biseautées. Ou peut-être la technique secrète d’ouverture où les patins jouent un rôle occulte connu des seuls initiés ? Ou un peu tout ça ?

Cette HP-21 photographiée ici et acquise voilà peu peine à incarner la légende. Déjà, elle ne s’allume pas. Sans doute est-ce la faute à un branchement fatal sur secteur, bloc déposé. Ou au bloc lui même, car il présente des déformations provoquées par une chaleur anormale et la fragilité de son contact expose à ce fonctionnement découplé aux conséquences tragiques. 

Le précédent propriétaire m’avait pourtant prévenu, mais tant de calculatrices ont retrouvé la vie après apposition de mes mains magiques que j’y avais cru cette fois encore. Mais là non, cette fois c’est mort, aucun moyen de la réveiller. Chez Hewlett-Packard même les pannes, c’est du sérieux. Il serait possible de redonner vie à cette machine en y insérant une carte électronique moderne de substitution élaborée par de talentueux artisans d’aujourd’hui. Mais je n’ai pas grande motivation à déployer de tels efforts – et notamment financiers – pour une machine si peu originale, avec ses chiffres rouges bien classiques et un déficit évident de personnalité (oui c’est une Hewlett-Packard et ça se voit, et alors ?).

Une petite recherche sur le net montre combien les calculatrices Hewlett-Packard ont pu fasciner : Énormément de photos, intérieur comme extérieur, de nombreux sites, un forum d’une grande richesse où s’expriment des personnages érudits, des conseils de réparation, de bricolage, “d’overclockage”, des guides, plans, schémas … Et un marché de l’occasion toujours foisonnant, des prix de vente incompréhensibles selon moi.

Je peux comprendre la fascination historique d’une HP-35 qui fut la première calculatrice scientifique de poche, sans concurrente, sans réel modèle témoin pour comparer les résultats, ou d’une HP-65 première programmable, ou encore de la surpuissante HP-41 qui illumina la décennie 80, je ne comprends pas l’attrait des machines intermédiaires, comme cette pauvre HP-21. Membre de la famille Woodstock, c’est une toute petite machine, au design général incontestablement réussi. Quoi d’autre ?

Le clavier était dur quand je l’ai réveillé. Puis des clics sourds sont revenus. Les claviers HP ont une belle réputation. Les anciennes TI s’en sortaient pourtant bien également (SR-52, SR56, SR50 et 51), d’autres aussi sans forcément cultiver l’art du clic. Les claviers Hewlett-Packard ont une bonne longévité mais le toucher “maison” peut ne pas faire l’unanimité, notamment auprès des utilisateurs aux doigts de pianistes rapides et frappeurs.

Je continue de creuser l’origine de la noblesse des anciennes calculatrices Hewlett-Packard. La notation polonaise (RPN) confère assurément une vraie personnalité. Mais au delà, je comprends qu’il est aussi question de supériorité. Les Hewlett-Packard aiment déclasser les autres, les provoquer en duel de frappes de touches. Témoin, cette gigantesque formule(*) qui ornait les manuels de quelques vieilles HP. La formule concerne le calcul du nombre de Mach et peut être traitée d’un seul tenant (c’est du moins le pari) par le mode polonais, sans recours aux mémoires ou aux parenthèses d’ailleurs non disponibles en RPN. Les machines concurrentes au mode algébrique (de marque Texas Instruments pour ne pas la nommer) n’auraient pas la bouche assez grande pour avaler d’un coup un tel bloc et imposeraient une bête décomposition de la formule. Le RPN est sans doute efficace sur ce point mais pourquoi en faire un critère prépondérant ? Combien d’entre nous sommes assez damnés pour devoir entrer sans erreur, oubli et d’un seul tenant de telles formules où s’agglutinent tant de barres de fractions et d’exposants ? Je note que la formule de Mach est gobée sans difficulté par toute calculatrice graphique depuis 1985, sans que quiconque ait songé à en tirer gloriole.

Quant à la réputation générale de longévité ou solidité des vieilles HP, à l’aune de ce qu’on peut voir aujourd’hui où des marques de jadis ô combien viles ont fait mieux ou aussi bien, elle m’apparaît bien surévaluée.

Voilà pour les éléments qui me semblent factuels, mais la subjectivité est de rigueur face à ces objets chéris des collectionneurs. Et si le prestige venait des élites ciblées ? Machines à notation polonaise inaccessibles à la main non éduquée et au portefeuille trop léger, Hewlett-Packard montre à qui lui accorde un regard qu’elle se réserve à d’autres, aux champions, à ceux censés la mériter. Un peu comme chez Rolls Royce où selon la légende les vendeurs répondaient aux clients soucieux du prix : “si vous le demandez, c’est que vous ne pouvez pas vous la payer”. Pour Hewlett-Packard le slogan serait “si vous ne parvenez pas à vous en servir, c’est que vous n’êtes pas né pour cette machine d’exception”. Si le quidam ne convoite guère les Rolls, il rêvera néanmoins devant les vitrines de ces calculatrices mystérieuses, intimidantes, qu’il finira par acheter, aujourd’hui encore sur un florissant marché de l’occasion, toujours à des prix d’élite.

Lenteur, précision moyenne, fonctions banales, fragilité, je ne suis décidément pas fan de la marque Hewlett-Packard et ses modèles. Je note tout de même une qualité de fabrication indéfectible chez les modèles Voyager, les seuls de mon point de vue qui méritent d’être payés un peu cher en occasion en raison de l’utilisation toujours pointue qui peut en être faite de nos jours, encore que mémoire disponible et vitesse de calcul reviennent d’un temps révolu.

Dans cette présentation, je suis conscient d’égratigner l’aura de machines anciennes qui bénéficient habituellement d’une belle unanimité. Cette HP-21 triste et fragile m’a décidé à me faire l’avocat du diable. Que mes arguments soient pertinents ou réfutables, l’important est  sans doute l’expression d’une voix différente pour une fois, la mienne, voix qui n’exprime que mon avis et rien d’autre.

 

(*) Le calcul du nombre de Mach, illustré par une formule intimidante qui orne en couverture plusieurs manuels Hewlett-Packard de cette époque, où les virgules se confondent avec les séparateurs de milliers et les signes de multiplications semblent jouer à cache-cache …

L’image colorée ci-dessous est une tentative de rendre la formule plus lisible et moins répulsive. Le résultat à trouver serait 0,835724535179 … Pas évident du premier coup, que ce soit avec une HP ou une TI